L’écologie politique reste largement à construire

L’écologie politique reste largement à construire

Dans un contexte de recomposition profonde de l’offre politique, l’émergence d’un vote écologiste qui sort de la marginalité est un signe encourageant.

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Publié le 4 juin 2019

Auteur : Frédéric de Coninck

Il faut, évidemment, se garder des hyperboles. Les élus verts ne représenteront que 10% des sièges dans le nouveau parlement. Mais cela témoigne, quand même, d’une prise de conscience des enjeux écologiques qui finit par se traduire dans les urnes.

En France et en Allemagne, au moins, cette émergence du vote vert se fait sur les décombres d’une social-démocratie qui n’a plus de projet mobilisateur à proposer. Cette dernière s’est cantonnée, ces dernières années, à proposer des clefs de redistribution un peu plus égalitaires que la droite libérale, mais sans parvenir à donner sens à un projet de société affirmé. La perspective écologique fournit, par contraste, un objectif clair et, de la sorte, vient remplir un vide.

Cela dit, les défis écologiques ne conduisent pas simplement à se définir d’autres objectifs, ils demandent également de renouveler les instruments de la politique, la manière de faire de la politique, sinon ils rencontreront de nombreuses oppositions. Il est déjà arrivé que les élections européennes soient favorables aux verts (au moins en France), mais l’essai n’a pas été transformé. Les élus verts se sont perdus dans des travaux législatifs pointus, incontestablement utiles, mais qui n’ont pas convaincus les électeurs de leur renouveler leur confiance.

Faire plus que réglementer et subventionner

L’alpha et l’oméga de l’action publique, aujourd’hui, est de réglementer, d’un côté (d’interdire certains produits ou certaines pratiques, d’en rendre d’autres obligatoires, etc.), et de taxer et de subventionner de l’autre. Si les politiques écologistes en restent à ces instruments macroéconomiques et « macro-juridiques » elles sont vouées à l’échec. La crise des gilets jaunes, par exemple, a manifesté l’incompréhension que ces politiques purement techniques engendrent.

Si on veut susciter l’adhésion et élargir la base sociale des groupes qui soutiennent les projets respectueux de la planète, il faudra démontrer bien plus concrètement ce que ces projets peuvent apporter à tout un chacun, dans sa vie quotidienne. J’ai dit, la semaine dernière, que l’électorat populiste s’enracinait dans les catégories socio-professionnelles d’ouvriers et d’employés qualifiés que l’évolution de l’économie actuelle menace. On a retrouvé ces mêmes catégories surreprésentées parmi les gilets jaunes et leurs sympathisants. Une économie verte pourrait leur redonner une place. Encore faudrait-il en faire la démonstration. Pour l’heure, l’opposition entre « gilets jaunes » et « gilets verts » est massive.

Pour en revenir au populisme, les sondages sortie des urnes (beaucoup plus fiables que les sondages avant élection, car ils portent, d’une part, sur des effectifs plus nombreux, et il est possible, d’autre part, de les caler sur les votes observés) confirment que les catégories qui ont voté pour la liste EELV (Europe Ecologie Les Verts) en France sont bien distinctes de celles qui ont voté pour la liste RN (Rassemblement National). Le tableau ci-dessous provient des chiffres donnés par l’IFOP.

EELV  RN
Hommes 40% 62%
Femmes 60% 38%
Moins de 35 ans 21% 13%
Diplôme
BEP ou moins 16% 46%
Bac ou Bac + 2 49% 43%
Diplôme supérieur 35% 11%
Lieu de résidence
Commune rurale 23% 30%
Ville isolée 8% 9%
Banlieue 34% 31%
Ville centre 35% 30%
Se « sentent gilets jaunes » 8% 25%

Le vote écologiste est un vote féminin, jeune, très diplômé (c’est en partie lié à la jeunesse) et plutôt urbain. Le vote RN est un vote masculin, peu diplômé et plus implanté dans les zones isolées. Et on y retrouve un grand nombre de ceux qui se sont identifiés au mouvement des gilets jaunes.

Les ressources de la proximité

J’ai eu l’occasion d’enquêter sur les associations qui tentent de mettre en œuvre la transition écologique. A chaque fois j’ai rencontré l’enjeu de la proximité.

Il y a, d’abord, l’idée de cycle court qui consiste à repenser les circuits d’approvisionnement, de gestion des déchets et de recyclage sur une échelle géographique aussi petite que possible. Cela conduit à réduire l’empreinte carbone induite par les transports et cela rend concrètes les possibilités d’une offre locale. Là, sans doute, des subventions seraient utiles, à condition qu’elles correspondent à des projets visibles, pour chacun, autour de chez lui.

Le deuxième atout de la proximité est qu’il permet de renouer des liens et de travailler de concert à élaborer de nouvelles pratiques qu’il est difficile de mettre en œuvre seul. Il permet aussi de produire à moindre coût des biens qui sont relativement chers sur le marché.

De fait, le mouvement des gilets jaunes a démontré l’isolement de personnes qui doivent faire face à des conditions de vie difficiles et qui, au moins, ont trouvé sur les ronds-points des lieux de rencontre, de soutien, et de partage d’expériences.

Par ailleurs plusieurs idées avancées par les associations travaillant sur la transition redonneraient du travail à des catégories d’employés et d’ouvrier : le recyclage et la réparation, le fonctionnement d’épiceries coopératives, l’isolation des logements anciens, les transports en commun, etc. Là aussi, un coup de pouce financier aurait du sens s’il débouche sur des réalisations concrètes. L’agriculture biologique utilise, également, plus de main d’œuvre que l’agriculture industrielle. Des actions de formation pourraient, par ailleurs, ouvrir des emplois : le marché de l’isolation dans les logements anciens souffre, à l’heure actuelle, d’un grave déficit de compétences au sein de la branche du bâtiment. Une fois encore : des politiques de formation ciblées.

A l’inverse, on voit que des politiques nationales macroéconomiques et des réglementations générales, rejoignent très difficilement la demande de proximité.

Je suis sensible aux perspectives ouvertes par la proximité, car elles rejoignent des dynamiques que l’on peut observer dans des églises locales. On sait que lorsque des personnes se sentent entourées, quand elles ont l’impression de compter aux yeux de leurs prochains (proches, précisément), elles sont capables d’accomplissements étonnants et elles retrouvent du sens à ce qu’elles font.

Pour l’heure ces dynamiques sont à l’œuvre dans des associations (souvent à peu près de la taille d’une église locale). Le défi, le grand défi, est d’articuler ces actions locales avec une action nationale et européenne. Passer de l’échelon local à un échelon plus large provoque souvent des « crises de croissance » sévères. Par ailleurs, on le voit bien avec l’implantation périphérique des catégories populaires en risque de descente sociale, les logiques de proximité laissent de larges pans du territoire à découvert. Mais c’est à l’aune de ce double défi que l’on jugera si l’écologie politique perce ou non. Si on parvient à implanter localement une série d’actions qui montrent que l’écologie est une promesse et non pas une entrave, si cela aide des catégories aujourd’hui délaissées à « voir le bout de leurs actes », le pari sera gagné. Sinon les enjeux écologiques continueront à n’être portés que par une minorité et les fractures sociales aujourd’hui visibles resteront béantes.

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