réflexions

Les délaissés sont-ils nécessairement sans voix ?

Les réponses d'Olivier Peterschmitt, philosophe, et d'Esther Ladwig, psychologue.

Un contenu proposé par Le Nouveau Messager

Publié le 22 juin 2021

« Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés » Proverbes 31, verset 8

Le coin du philosophe – Olivier Peterschmitt, philosophe 

Philon

Le sage auteur des Proverbes donne le conseil suivant : Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés. Cette conception de la compassion me semble héritée d’un âge paternaliste où le bienfaiteur se substitue à son protégé qu’il traite en mineur qui a besoin de sa tutelle permanente. Plutôt que de parler à la place des pauvres et des misérables, mieux vaut leur donner les moyens de parler eux-mêmes, afin qu’ils plaident leur propre cause. Les médias prêtent trop souvent attention à leurs représentants, plutôt que de les inviter à venir témoigner eux-mêmes.

Socrate

Reste que les délaissés peuvent aussi être des victimes médiatiques, à un l’âge de l’information continue. Leur voix est bientôt noyée dans un tel flot de voix, qu’elle ne retient l’attention qu’un instant. Le problème est désormais moins celui de faire entendre sa voix ou d’être entendu, que celui de demeurer une préoccupation vivante dans le cœur et l’esprit de ceux qui ont entendu cet appel.

Philon

Le problème se complique du fait que les délaissés ne sont pas nécessairement ceux de nos contemporains qui souffrent de la faim ou de la guerre. Il y a aussi les générations futures, ces êtres humains à naître et dont l’inexistence actuelle empêche qu’ils prennent la parole pour faire entendre leur voix. Comment diront-ils leur colère et douleur à voir l’état de la terre que nous leur lèguerons ? Les indiens d’Amérique avaient raison d’entendre la voix de leurs descendants qui leur disaient : la terre nous appartient et nous vous la prêtons ; sachez en faire un bon usage et nous rendre des comptes pour votre gestion. 

Socrate

Dans le même ordre d’idée, on peut aussi songer aux vivants non-humains, les animaux autant que les végétaux. Eux aussi peinent à faire entendre leur voix au moment où nos activités conduisent à leur souffrance ou extinction. Qui parlera au nom de ces délaissés ? Nos représentants politiques devraient aussi représenter ces vivants, car nous entretenons avec eux des relations diplomatiques, économiques, affectives, esthétiques. Comme il est étonnant que nous n’ayons pas encore des députés de la faune, de la flore et des générations futures à l’Assemblée du peuple, alors même qu’elles font partie du peuple. 

Philon

Mais comment espérer percevoir leur voix et les concilier avec celle des êtres humains vivants aujourd’hui, surtout inquiets pour leurs intérêts présents ? 

Socrate

Une voix n’est rien sans la conscience de l’entendre jaillir de soi et la volonté de la laisser résonner en soi. Ouvre ton cœur et tes oreilles pour les délaissés qui te concernent, garde-les en mémoire et veille à leur répondre.

 

Le coin de la psy – Esther Ladwig, psychologue

Être muet, c’est être dans l’incapacité de parler ou rester volontairement silencieux. C’est être empêché de parler par un sentiment ou une émotion violente. C’est donc ne pas avoir accès à la parole, ne pas pouvoir dire, momentanément ou plus longuement, volontairement ou de manière subie et contrainte par une personne, une situation, une émotion.

Être délaissé ou être un fugitif dans la traduction Chouraqui de la Bible, c’est être loin de sa terre, c’est vouloir échapper à un ennemi ou être chassé de son sol par une puissance menaçante qui oblige à fuir de chez soi, de sa demeure qui fonde et ancre un être dans la réalité.

Qu’il s’agisse du muet ou du fugitif, ils ont l’un et l’autre quitté leur axe qui les relie à la terre qui les fonde, à leur matière, à leur corps.

Ils ont aussi perdu le lien qui les relie au ciel qui érige l’être humain et lui donne sa dignité. Quelque chose est coupé. Psychiquement, il peut y avoir en chacun un muet ou un fugitif, un laissé pour compte qui ne sait plus ou ne sait pas parler de son malheur ou de ce qui le terrifie, de ce qui l’empêche de vivre ou de ce qui le terrasse.

Si l’être humain s’identifie à cela, il peut se trouver sans voie mais aussi sans voix, en errance, ne sachant plus très bien comment faire résonner sa mélodie propre dans le grand chœur des humains. Il ne se sent plus avoir de place ou de légitimité pour parler. Seul un autre inscrit dans une verticalité, traversé par celle-ci, témoin de celle-ci, peut par sa parole et sa présence, reconnaitre, à l’endroit en nous qui se croit délaissé ou fugitif, le droit de parler et d’être.

Il peut prêter des mots pour dire ce qui ne peut être dit. Il peut écouter ce qui a été ignoré ou dénigré par la psyché elle-même, le réhabiliter et lui redonner sa dimension essentielle. L’axe horizontal s’il n’est pas articulé à l’axe vertical ne peut être ressourcé. La parole ne sera pas dite dans la vérité de l’être de l’homme car non articulée à l’Être. Il s’agit pour l’être humain d’intégrer tous les aspects de lui-même, même ceux qu’il refuse, pour retrouver l’axe vital qui le ré-arrime au symbolique et relègue l’illusion qu’il a de lui-même de n’être rien et qui lui interdirait d’être, au champ de l’imaginaire. Autre chose devient possible. Sigmund Freud nous rappelle qu’« il fait plus clair lorsque quelqu’un parle ». Ceci est la réponse de l’enfant terrifié et seul dans le noir qui avait demandé à sa tante, stupéfaite par sa question mais aussi par le fait qu’il ne la voit pas parce qu’il faisait nuit, de lui parler.

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