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Marche dans une ville au bord du déconfinement

"J’ai parcouru, tranquillement, les rues d’un centre-ville que je connais encore mal, car je viens d’emménager". Quand une promenade nourrit la réflexion sociologique...

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Publié le 18 mai 2021

Auteur : Frédéric de Coninck

J’ai parcouru, tranquillement, les rues d’un centre-ville que je connais encore mal, car je viens d’emménager. Je voulais me familiariser avec les lieux et voir, au moins, les vitrines de magasins qui n’ouvriront (et encore partiellement) que mercredi prochain. Est-ce à dire (étant moi-même à moitié vacciné et entrevoyant le bout du tunnel) que je vais me jeter dans une ivresse de la consommation dès que les vannes s’ouvriront ? Assurément, il y a des achats que j’ai différés. Mais, à vrai dire, vu que je viens de réduire drastiquement la collection de bibelots inutiles qui étaient stockés dans mon ancien domicile, je ne suis pas pressé de reconstituer un tel stock ! Ce n’est pas la quantité qui me fait envie, mais plutôt la qualité de telle ou telle proposition qui me dit quelque chose sur celui qui l’a imaginée : un élément de décoration intérieure, le titre d’un plat sur une carte de restaurant, une épicerie thématique (ouverte), la vitrine d’un libraire qui met en exergue des livres qui lui ont parlé (lui aussi a pu rester ouvert, cette fois-ci), des boutiques un peu improbables qui ne sont pas la simple déclinaison de chaînes nationales, etc.

Ce qui m’a manqué c’est le commerce

Tout cela me fait prendre conscience que ce que j’attends, avec impatience, est de pouvoir, à nouveau profiter du commerce. Même les lieux qui sont restés ouverts ont dû fonctionner de manière dégradée. Mais « commerce » est à entendre dans un sens particulier, comme lorsque l’on dit que quelqu’un est d’un « commerce agréable ». Le commerce qui m’intéresse est de pouvoir apprécier l’altérité d’une personne ou d’un groupe, au travers d’une offre de service singulière ou d’un produit particulier.

C’est tout à fait semblable à la pénurie de productions culturelles que nous avons subie. Je n’ai pas été coupé des grandes œuvres. J’ai continué à avoir accès à des vidéos musicales, à des visites virtuelles, à des livres ou à des revues. Mais j’ai été coupé de l’unicité d’une exposition dans un lieu donné, de la mise en scène d’une pièce de théâtre, de l’interprétation ici et maintenant portée par un artiste. Je n’ai pas pu commercer avec ces propositions.

Le commerce et son dévoiement

Par contraste je mesure à quel point le formatage, la course aux productions en série, le marketing informatisé, les stratégies d’influence multiples qui veulent nous forcer à acheter un produit dont nous n’avons pas vraiment besoin, bref, à quel point tout cela est un dévoiement du commerce.

On s’interroge pour savoir si la pandémie et les épisodes successifs de confinement vont provoquer une prise de conscience écologique particulière, s’ils vont inciter à la sobriété, ou bien, au contraire, s’ils vont engendrer un gigantesque défoulement. La réaction sera forcément diverse, d’une personne à l’autre. Pour ma part, je me rends compte que, de mois en mois, j’ai vu plus clairement ce qui avait de l’importance, à mes yeux, et ce qui n’était qu’une manipulation grossière pour me pousser à faire tourner, comme on dit, « la machine à saucisse » : c’est à dire accumuler des biens inutiles et toxiques, sans réfléchir.

Ce qui reste, ce qui restera, de la privation

Je relis, au moment où j’écris ces lignes, le post que j’ai publié il y a un an, le 4 mai 2020, et qui s’intitulait « au désert ». Oui, à plusieurs reprises, dans l’histoire du peuple d’Israël relatée dans l’Ancien Testament, l’expérience de la privation (par exemple au désert) est l’occasion de sortir de sa routine, de reconsidérer des priorités, de retourner vers ce qui fait sens.

J’adhère à tout ce que j’ai écrit il y a un an, mais je me rends compte que l’expérience d’une année supplémentaire de privations diverses, a approfondi certaines perceptions, certaines interrogations, certaines prises de parti.

En me promenant dans ce centre-ville, je vois bien la vie urbaine que j’ai envie de mener et celle qui, tout bien pesé, ne m’attire pas vraiment. J’ai vécu, déjà, ce genre d’expérience en marchant sur le Chemin de Saint-Jacques. Mais, cette fois-ci, c’est différent : c’est une marche, si l’on peut dire, dans le quotidien, et je n’ai pas eu la liberté de choisir ce à quoi je renonçais. Mais c’est une expérience forte, assurément et, même si le futur est forcément flou, pour moi et pour tout le monde, cela restera une expérience fondatrice.

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