Chemins

Migrants : notre Histoire pour vivre ensemble

Le débat sur la façon d’accueillir et d’intégrer les migrants se prolonge souvent sur le rapport que notre pays entretient avec son passé.

Un contenu proposé par Le blog de Frédérick Casadesus

Publié le 26 avril 2021

Auteur : Frédérick Casadesus

Les paroles du père d’Emmanuel Levinas, prononcées depuis la Lituanie, sont restées célèbres grâce à l’enfant devenu philosophe : « un pays dont la moitié de la population se bat pour l’honneur d’un capitaine juif, c’est là qu’il faut aller. » Faut-il le rappeler ? Les citoyens français qui soutenaient Dreyfus agissaient au nom d’une république unificatrice autant qu’émancipatrice, non pour la mise en œuvre, sur leur territoire, de particularismes venus des confins. Les trois couleurs, en retour, brillaient dans le cœur des juifs d’Europe centrale et orientale parce qu’elles étaient protectrices et permettaient à chacun de trouver sa place, un avenir, une promesse d’épanouissement, dans une dialectique du soi et de l’autre, de l’intime et du collectif.

Aujourd’hui, certains voudraient que les responsables des programmes scolaires et les universitaires intègrent à l’enseignement de l’Histoire des personnages auxquels pourraient s’identifier les migrants. La reconnaissance des apports extérieurs à la construction d’une communauté nationale relève de la justice la plus élémentaire. Le « Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France » (Bouquins, 992 p. 30€) paru voici presque huit ans, répond à merveille à cette ambition. Non seulement parce qu’il rend hommage à des milliers d’individus qui, par leur talent, contribuèrent ou contribuent toujours au rayonnement de ce pays, mais encore parce qu’il souligne l’importance d’un mécanisme intégrateur. Cette démarche ouvre donc un chemin d’identification positive à ceux qui viennent vivre chez nous.

Faut-il aller plus loin ? Surévaluer de façon volontaire l’importance, dans notre Histoire, d’une femme ou d’un homme au prétexte qu’elle ou lui venait de loin, c’est renvoyer les enfants d’étrangers à leurs origines. Si pareil artifice était généralisé, les filles et fils de migrants seraient invités sans cesse à s’identifier non pas aux Français dans leur ensemble mais à une fraction d’entre eux, à ceux qui leur ressemblent par la couleur de peau ou l’origine géographique. Est-ce l’objectif désiré? On sait que les extrémistes l’assument. On sait moins que les institutions de notre pays sont travaillées par cette idéologie.

Plusieurs pages seraient nécessaires pour séparer le bon grain de l’ivraie, le pédagogue sincère qui veut lutter contre les inégalités sociales et le Professeur médiatique, enivré de lui-même, qui parle comme un militant. «Quelle société voulons-nous ? Interrogeait à juste titre Antoine Nouis, voici quelques jours, dans un éditorial. Une juxtaposition de courants de pensée qui s’ignorent et qui s’enferment chacun dans sa propre chapelle, ou une société qui favorise le dialogue entre les différentes convictions ? » Le maniement de l’Histoire exige autant de doigté que l’organisation des cultes. Il existe plusieurs formes de violence symbolique et si celle qui touche à la liberté de conscience autorise que l’on s’insurge, celle qui vise à bouleverser l’imaginaire collectif aussi. Ne nous leurrons pas : dans le secret de l’isoloir, tout se paiera comptant- ou plutôt pas content !

Pour améliorer le rapport à l’autre et notre Histoire, il n’est pas interdit de prendre le parti de l’humour- à ne pas confondre avec la dérision. Quand il quitta Fort de France pour Paris, brillant boursier de la République admis en hypokhâgne au lycée Louis le grand, Aimé Césaire entendit ses proches lui dire qu’il n’y avait pas de noirs dans la capitale- on était en 1931. Sortant du bureau du proviseur de l’établissement, le jeune homme rencontra son tout premier camarade, un khâgneux nommé Léopold Sédar Senghor. Ils s’amurèrent tous deux de cette concordance. On ajoutera qu’Henri Salvador, au souvenir du décalage entre la formule « Nos ancêtres les gaulois » et la physionomie de ses copains de classe, invita Boris Vian à écrire une chanson gag : « Faut rigoler ». Les uns comme les autres avaient le sens du tragique, savaient le prix de la douleur et du racisme. Ils nous ont offert des textes splendides et de très jolies mélodies. Si parfois leurs chemins se sont éloignés de la France, ils ne s’en sont jamais séparés.

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Le blog de Frédérick Casadesus

Journaliste à Fréquence Protestante – après avoir travaillé pendant quinze ans pour Réforme – Frédérick Casadesus est aussi l’auteur de livres, notamment Douze protestants qui ont fait la France, aux éditions du Cerf.

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