Ne confondons pas paroles et bavardages
Analyse

Ne confondons pas paroles et bavardages

L’inflation verbale se poursuit. Nous sommes réellement submergés par le bruit et le verbiage autour du coronavirus.

Un contenu proposé par Tendances, Espérance

Publié le 30 mars 2020

Auteur : Frédéric de Coninck

Les paroles politiques et médicales sont assez cadrées et, il me semble, plutôt modestes, ces temps-ci. Mais c’est tout le reste qui m’accable : ces tentatives de sortir une interprétation intelligente de ce que nous vivons, dans les cinq minutes qui viennent. Pour moi, la pensée relève de l’après-coup et de la prise de distance. Au cœur de l’événement je réagis, je prends des décisions, mais c’est bien après que je suis capable d’en dire quelque chose de sensé. Je suis tout juste en mesure, pour le moment, de rendre compte de mes réactions à court terme.

Une voix, quand même, émerge du lot. Du lundi au vendredi, Wajdi Mouawad, directeur du théâtre de la Colline, délivre, chaque jour, en fin de matinée un podcast d’une douzaine de minutes. Il me rejoint, car il sort, précisément, des discours collés au présent qui nous envahissent, parle des grands textes du passé (religieux ou non), d’œuvres qui l’ont marqué, et, avec ce matériau, met en perspective ses réactions dans une langue poétique, lumineuse et profonde.

Oui, la parole, l’écriture, peuvent nous secourir dans ces moments où nos habitudes sont bouleversées. Mais pas n’importe quelle parole. J’ai pensé plusieurs fois, ces jours derniers, à la formule de l’Ecclésiaste : « les mots sont usés » (Ecc 1.8).

La lecture et la tentation de la réclusion

J’ai évidemment augmenté mon temps de lecture quotidien. J’ai pas mal papillonné. Tous les sites d’information donnent des idées d’œuvres à lire. Ce que je vais écrire, pour ma part, n’a rien d’un conseil. C’est plutôt une expérience significative qui m’est survenue.

J’ai lu à droite et à gauche, pour finir par exhumer, au bout d’un certain temps, du fond de ma bibliothèque, des romans policiers auxquels je ne pensais plus : les enquêtes de Nero Wolfe racontées par Rex Stout. Et je me suis rendu compte que le plaisir que j’avais à relire ces romans (dont j’avais, de toute manière, largement oublié l’intrigue) reposait dans la réclusion volontaire et acharnée du détective qui refuse obstinément de sortir de chez lui.

NeroWolfe

Nero Wolfe (le détective) pèse largement plus de cent kilos, a du mal à se mouvoir et respecte de manière maniaque des rituels immuables : la visite, à heures fixes, à sa serre aux orchidées et des repas raffinés (à heures non moins fixes). Il emploie un jardinier et un cuisinier à plein temps et utilise son factotum Archie Goodwin, pour aller fureter à droite et à gauche et nourrir sa réflexion purement statique. Il se débrouille pour faire venir les gens à son bureau et ne jamais sortir de son domicile.

Le côté complètement régressif du personnage m’est apparu plus nettement, ces jours-ci, que lors de ma première lecture. Il semble s’être arrêté au stade oral, passant son temps à contempler des fleurs et à déguster des saveurs. Et il cultive un art qui est la tentation de tout intellectuel : embrasser le monde depuis son fauteuil, tirer les ficelles, voir clair dans le jeu des autres, sans jamais mettre les mains dans le cambouis.

Cela m’a fait penser à des lectures passées qui m’ont à la fois tenté et posé question : par exemple Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau, récit d’une réclusion volontaire de deux ans, dans une cabane, à l’écart de la civilisation; ou encore Vendredi ou les limbes du Pacifique, de Michel Tournier (relecture de Robinson Crusoé). Oui, il y a quelque chose de tentant dans ces récits de reconstruction d’un monde (de reconstruction du monde) à l’écart de la civilisation. On sent le souffle de l’absolu souffler sur ces œuvres. Mais ce souffle finit par faire long feu. Que serait un monde idéal que l’on habiterait absolument seul ?

Au commencement était la Parole

Alors, forcément, je retourne vers le prologue de l’évangile de Jean : « au commencement était la Parole » (Jn 1.1). Or, cette Parole dont l’évangile nous rapporte les aventures est une parole resserrée, percutante et bouleversante. Des gardes envoyés pour arrêter Jésus reviennent en disant : « jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jn 7.46). C’est une parole qui se heurte aux controverses, aux quiproquos (que l’évangile de Jean nous rapporte d’une manière particulièrement aiguë), aux oppositions.

Et, surtout, c’est une parole qui ne reste pas dans son fauteuil à reconstruire le monde en imagination. « La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14). Elle est venue se confronter à la réalité du monde, de nos vies limitées, de notre souffrance, de nos errements. Elle est venue dans le monde, même si le monde lui a tourné le dos (Jn 1.10).

Alors que nous sommes isolés les uns des autres, je nous sens particulièrement tentés de laisser tourner notre cerveau en roue libre et de déverser notre logorrhée verbale sans contrôle. Mais la parole authentique se nourrit d’autre chose. Elle passe par le dépouillement, le désarroi et le silence pour atteindre d’autres horizons.

A ce propos, le dernier texte dont j’ai envie de vous parler cette semaine, est signé Charles Singer :
« Arrête la course / ferme la radio / dépose tes livres / éloigne-toi des bavardages / isole-toi dans le calme. Assieds-toi et laisse venir le silence ».
Et, j’ajouterai, dans ce silence, écoute la Parole.

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