Quand l’imprévisible nous tarabuste

Quand l’imprévisible nous tarabuste

Dans le monde lourdement instrumentalisé qui est le nôtre, l'imprévisible et le risque sont devenus des questions hypersensibles. Comme le semeur, n'oublions pas l'équilibre naturel entre les échecs et les succès,

Un contenu proposé par Tendances, Espérance

Publié le 16 septembre 2019

Auteur : Frédéric de Coninck

La chimère d’un monde dépourvu d’aléas, où les alarmes antivol seraient totalement efficaces, où personne ne pourrait franchir de frontières sans des papiers en règle, où toutes les épidémies seraient sous contrôle, où aucun commerce d’arme clandestin ne fleurirait, où le monde politique serait transparent et sincère, etc… cette chimère hante bien des esprits.

Le populisme se nourrit de telles attentes. Le secteur de la sécurité, pour sa part, est un marché fort rentable. Et la peur de perdre une partie de son avoir est un source majeure d’inquiétude, autour de nous.

Il semblerait que le risque soit un phénomène résistant à toutes les tentatives menées pour en venir à bout. Malgré l’impressionnante maîtrise que l’humanité a gagné sur la matière et sur les processus biologiques, elle se heurte toujours à un futur ouvert qui pourrait la réjouir, mais qui l’inquiète fondamentalement.

Une parabole subversive

A ce propos, un texte, en apparence aussi simple, et aussi connu des lecteurs de la Bible, que la parabole du semeur (Mt 13.3-9, Mc 4.2-9, Lc 8.5-8) est un texte profondément subversif et dérangeant. Jésus y raconte tout ce qui rend le métier d’agriculteur pénible : certaines graines ne poussent pas, la brusque chaleur fait péricliter une pousse, les ravageurs font des dégâts, etc. Sans être agriculteur, il suffit d’avoir un carré de jardin pour comprendre parfaitement de quoi il parle. Les événements tournent sans cesse d’une manière frustrante et imprévisible. Et, en dehors même de l’agriculture (amateure ou professionnelle), c’est là tout ce qui nous pourrit la vie. Les retours des journées de travail, dans les chaumières, sont l’occasion de longs échanges où toutes les frustrations de la journée sont passées en revue. La plainte ordinaire, que l’on entend au café, dans les dîners en famille ou entre amis, ressasse tout ce qui se met en travers de notre route, tout ce qui fait obstacle au déroulement que nous aimerions plus lisse et plus prévisible, du cours de nos actions.

Un Dieu très éloigné de l’imaginaire technique

Or Jésus nous choque en prenant cette situation comme exemple, comme modèle de la manière dont Dieu agit ! Dieu se préoccupe des résultats, assurément, mais ces résultats passent par une somme d’échecs et un petit nombre de succès qui, eux, sont particulièrement prolifiques. Là aussi, quiconque a essayé de faire pousser quelque chose voit très bien de quoi il retourne : quand tout d’un coup une plante produit, c’est à profusion. Les arbres, d’ailleurs, produisent, annuellement, des milliers de graines susceptibles de donner naissance à de nouveaux arbres. Pour l’essentiel c’est en pure perte. Pourtant, si on abandonne la nature à elle-même, on se retrouve, au bout de quelques années, avec un taillis touffu.

Or qu’est-ce qui fait que, finalement, c’est telle graine plutôt que telle autre qui produit ? C’est difficile à savoir.

Sortons, une fois encore de l’agriculture, et pensons à ce que la somme de nos diverses actions produit. Si on est un peu lucide, on se retrouve dans une ambiance pas si éloignée de la parabole du semeur. Beaucoup de projets se terminent dans des impasses. Nous nous heurtons à toutes sortes d’oppositions. Les revers de fortune ne manquent pas. Pourtant, quelque chose se passe, finalement. Mais quoi ? Comment ? Par qui ? Quand ? Mystère.

Et Jésus a l’air de dire que toutes ces questions qui nous tarabustent ne préoccupent pas vraiment Dieu lui-même. Certains objecteront que Dieu sait tout, ce qui lui donne un avantage sur nous. Mais avouons que si nous savions d’avance ce qui marcherait et ce qui ne marcherait pas, nous n’agirions pas de cette manière.

En fait, beaucoup de ce qui fait l’imaginaire technique est une tentative pour réduire la part d’imprévisible dans nos actions, pour, si possible, agir efficacement et à coup sûr, pour optimiser les ressources afin de les mobiliser dans les procédés les plus efficaces. Manifestement Dieu se détourne radicalement d’une telle manière de raisonner. Il sème à profusion et récolte à profusion, au travers d’un processus très largement déroutant !

Des techniques matérielles aux techniques sociales : le grand piège

Le propos de Jésus n’est certes pas de formuler un précis d’agriculture. A travers la parabole du semeur et sa cousine, la parabole de l’ivraie, il nous enseigne plutôt quelque chose sur le rapport aux autres. Si Dieu se permet autant d’ouverture et de risque d’échec dans la transmission de sa parole, nous devons nous en accommoder et laisser, nous-mêmes, autant de marge de manœuvre aux autres.

Or c’est là que l’imaginaire technique dérape. Il est tentant d’utiliser des technologies diverses pour mettre les autres à distance et se prémunir contre les intrusions. Mais les voleurs, pour citer à nouveau l’évangile, continuent à « percer et dérober ». Et puis les choses vont plus loin. La tentative de mieux maîtriser les réalités matérielles se diffuse, insensiblement, vers les réalités sociales. Le rapport aux choses déteint sur le rapport aux personnes. Et voilà comment on cherche à instrumentaliser la communication, à mobiliser la publicité ou la propagande, pour conduire les autres à faire ce qui nous arrange. Cela vaut dans le champ politique, dans l’entreprise, mais aussi dans n’importe quel groupement, y compris une communauté religieuse.

Or Dieu ne nous demande pas d’agir en pure perte, de nous désintéresser des résultats de ce que nous faisons, ou de nous croiser les bras : il nous propose de donner avec générosité et d’attendre, au moins un moment, avant d’en voir les fruits. Et il semble qu’il y ait une fécondité plus importante, un surgissement plus créatif, là où nous acceptons de lâcher prise. A l’inverse (faut-il l’ajouter ?) à force de considérer l’autre comme un obstacle ou comme une menace, c’est le rétrécissement et la sclérose qui nous guettent.

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