Réflexion

Questions d’économistes sur l’économie

Après "Crises de croissance" et "La 5G et les Amish", le sociologue Frédéric de Coninck poursuit ses réflexions sur la croissance.

Un contenu proposé par Tendances, Espérance

Publié le 9 octobre 2020

Auteur : Frédéric de Coninck

J’ai lu, peu avant le confinement, la version anglaise du livre d’Esther Duflo et Abhijit Banerjee (qu’ils avaient écrit avant de savoir qu’ils auraient le prix Nobel d’économie) et j’attendais la sortie de la version française pour en dire quelque chose. Finalement le livre est sorti en France le 12 mars et la brutalité et la soudaineté des événements qui ont marqué le printemps m’a conduit à laisser cette idée de côté. Mais j’y reviens aujourd’hui, pour ajouter une note à mes posts où je questionne :

1 les choix qui président au régime de la croissance actuelle, et
2 les options technologiques endossées sans vraiment de questionnement.

Le livre s’appelle donc Économie utile pour des temps difficiles. La lecture en est plutôt stimulante, certains chapitres plus que d’autres (les auteurs ne sont pas spécialistes de tout !).

La croissance destructrice ne reconstruit pas toujours

Les auteurs s’intéressent (c’est là leur spécialité) à la condition des pauvres et cela les conduit à remettre en question une sorte de crédo qui structure la science économique sur des modes divers :
Chacun reconnaît (premier exemple) que la croissance économique est destructrice (notamment au travers de l’innovation technique) : elle supprime des emplois en rendant obsolètes certaines activités. Mais, ajoute-t-on, immédiatement, tout le monde en profite. Les emplois détruits sont recréés dans d’autres secteurs et, assez rapidement, tout le monde profite de l’innovation technique et devient plus riche.

On explique également que l’ouverture des économies est forcément une bonne nouvelle pour tout le monde : certains secteurs soufrent de la délocalisation de leur production, mais, pendant le même temps, d’autres secteurs bénéficient de l’accès à de nouveaux marchés et, au total, chacun se consacre au domaine dans lequel il est le plus efficace, donc, une fois encore, tout le monde en profite. En résumé : l’évolution économique génère sont lot de mauvaises nouvelles à court terme qui sont toutes de bonnes nouvelles à long terme.
Voilà le type de croyance que le livre remet en question.

Esther Duflo et Abhijit Banerjee montrent, en effet, que cette conviction a priori souffre de nombreux contre-exemples. Le développement du commerce international a, par exemple, appauvri durablement certaines régions sans qu’aucun mécanisme de compensation ne vienne contrebalancer cet appauvrissement (c’est ce qu’ils expliquent dans le chapitre 3).
Et je me permets de citer un peu longuement un paragraphe très suggestif sur les méfaits durables de l’innovation technique :

« Si la vague actuelle d’automatisation ne fait que démarrer, il y en a eu d’autres dans le passé. Comme l’intelligence artificielle aujourd’hui, le métier mécanique à filer et à tisser, la machine à vapeur, [etc…] ont aussi, en leur temps, tout automatisé et réduit les besoins en main d’œuvre humaine.
Ce qui s’est passé à l’époque est ce à quoi on aurait pu s’attendre : en substituant des machines aux travailleurs pour certaines tâches, l’automatisation a eu un puissant effet de remplacement. Elle a rendu des travailleurs inutiles. C’est ce qui est arrivé aux artisans qualifiés qui filaient et tissaient à l’aube de la révolution industrielle. Et 
[…] ils n’ont pas apprécié : au début du XIXe siècle, les luddites ont détruit les machines pour protester contre la mécanisation du tissage, qui menaçait leurs moyens de subsistance. Le mot luddite est aujourd’hui surtout utilisé de façon péjorative pour parler de quelqu’un qui refuse aveuglément le progrès, et l’exemple des luddites est souvent convoqué pour jeter le discrédit sur les craintes de chômage massif que pourrait susciter la technologie. Après tout, les luddites se sont trompés : les emplois n’ont pas disparu, et les salaires et les conditions de vie sont aujourd’hui très supérieurs à ce qu’ils étaient à leur époque.

Mais les luddites n’avaient pas aussi tort que cela. Les emplois qu’ils occupaient ont bel et bien disparu avec la révolution industrielle, tout comme ceux d’un grand nombre d’artisans. A long terme, tout est revenu dans l’ordre, mais le long terme a été, en réalité, très, très long. En Grande Bretagne, les salaires réels des ouvriers ont pratiquement baissé de moitié entre 1755 et […] le tournant du siècle, et c’est seulement après cette date que les salaires ont commencé à augmenter de nouveau. Ils ne retrouveront leur niveau de 1755 qu’en 1820, soixante-cinq ans plus tard » (pp. 310-311).
65 ans pour attendre les lendemains qui chantent, c’est, en effet, plutôt long !

Cela veut dire que les choix économiques peuvent mettre durablement en difficulté certains groupes sociaux ou certains territoires et que tout ne se lisse pas si vite. Une croyance du même ordre préside aux théories du ruissellement qui voudrait que si un groupe s’enrichit, tous finiront par s’enrichir. Mais c’est assez largement faux.

Quelle est notre marge collective d’arbitrage ?

Donc il ne suffit pas (pour revenir à mes posts précédents) de soutenir « la » croissance, comme s’il n’y avait pas plusieurs chemins possibles dans l’évolution économique. Et il ne suffit pas, non plus, de soutenir « l’innovation » comme si toute innovation était bonne à prendre. En refusant de se poser des questions on met en difficulté des pans entiers de l’espace social et, pour de longues années.

Mais a-t-on le choix ? L’idée prévaut, assez facilement, que les dynamiques économiques et technologiques spontanées sont irrésistibles. Chaque pays veut être bien placé dans la « course à la mondialisation ». Mais il est peut-être possible de se démarquer et de ne pas simplement raisonner en termes de plus et de moins. On pourrait, pour une fois, se poser des questions un peu radicales. Par exemple : est-ce que cela ne vaut pas la peine d’être collectivement un peu moins riches si les inégalités s’en trouvent réduites ?

Par ailleurs (c’est également ce que je suggérais dans mes posts précédents) suivre simplement la plus grande pente économique et technologique est source d’inconvénients majeurs. Est-ce que cela ne vaut pas la peine d’essayer d’éviter ces inconvénients (clivages sociaux, nuisances diverses, hypothèques sur l’avenir, technologies qui nous rendent dépendants, etc.) ?

En l’occurrence il arrive assez souvent que les modes de production plus respectueux de l’environnement fassent également une place plus large à des compétences diverses et à des acteurs locaux. Assurément ils ne permettent pas de produire au même prix. Mais le surcoût est compensé par le fait que l’on peut embarquer bien plus largement l’ensemble de l’espace social. Je dis tout cela en quelques mots : c’est en général vrai (mais pas absolument toujours). C’est quelque chose qui est à construire au coup par coup. C’est plus complexe que de simplement suivre le flux du « main stream » économique et technologique. Mais c’est une voie assurément prometteuse.

En tout cas, j’apprécie quand des économistes prennent du recul par rapport à leur discipline, remettent en question des hypothèses et cherchent d’autres voies.

Et j’ajouterai une note personnelle : il y a quelque chose qui me réjouit dans le parcours et dans les choix scientifiques d’Esther Duflo. Je retrouve, en effet, chez elle, un activisme et un côté légèrement iconoclaste tout à fait typique du protestantisme français et des mouvements de scoutisme protestants auxquels elle a participé. Iconoclaste, mais ni utopique, ni purement théorique, c’est là aussi un trait tout à fait typique de ce milieu.
En tout cas il y a matière à considérer, individuellement et collectivement nos choix. Nous ne sommes pas dans un train fou qui a échappé à tout contrôle.

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La société change (quelquefois pas tant que cela). Dans ce contexte mouvant, parfois déstabilisant, quelles sont les voies d’espérance ? A travers ce blog, le sociologue Frédéric de Coninck porte un regard protestant sur l’évolution de la société.

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