Maîtrise

Savez-vous ce que demain vous réserve ?

Avez-vous remarqué que, depuis quelques années, on ne peut plus faire de projets, même modestes, sans réserver ?

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Publié le 23 mars 2020

Auteur : Philippe Malidor

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Un TVG, un avion, un camping, un B&B, un concert, etc. Nous réservons l’avenir, mais que nous réserve l’avenir ? Petite méditation attisée par le Covid-19…

Je déteste réserver. Peut-être parce que, habitant depuis toujours dans une région peu peuplée, j’ai toujours pu y pratiquer l’improvisation. Récemment, j’entendais que la taille idéale d’une ville pour que tout fonctionne harmonieusement, aussi bien les transports que les rapports humains, tourne autour de 30 000 habitants. À 300 000 autochtones sur tout mon département, on se déplace facilement (entre les radars…), on n’a pas besoin de réserver des transports en commun quasi inexistants, on se gare où on veut, on peut aller presque partout sans rendez-vous. Bref, on peut se permettre de ne pas anticiper sur six mois (à part chez l’ophtalmologue). On s’offre le luxe rare de vivre au jour le jour.

Mon aversion pour les réservations vient aussi peut-être du fait que, utilisant de vieux véhicules, j’ai toujours envisagé qu’une panne puisse décaler, bousculer mes projets, ce qui s’est très rarement produit mais que je n’exclus jamais du champ du possible (d’autant plus que les voitures neuves tombent aussi en panne). Aujourd’hui, l’imprévu est chassé de nos existences : tout doit être bloqué, blindé, et garanti par des assurances qui rivalisent d’ingéniosité pour rendre l’impossible possible.

Mais de plus en plus, il devient difficilement possible de concevoir un projet un peu important sans réserver, et cela six mois à l’avance, voire pire (« Save the date », comme le dit une expression haïssable alors qu’on pourrait aussi bien dire « Note la date »). La civilisation de l’avion a gangrené celle des terrains de camping. Il est fortement déconseillé de s’arrêter camper à l’improviste, surtout si on tire une caravane et qu’on veut se brancher sur l’électricité. Il n’y a plus de terrains se réduisant à un simple pré avec quelques toilettes, où on se débrouillait avec un camping-gaz pour s’éclairer comme on pouvait afin de jouer aux cartes au lieu de regarder la télé. Ce petit exemple montre simplement que, avec l’augmentation des exigences, on perd en liberté ce qu’on gagne en confort.

L’imprévu surgit

Nous savions que notre monde était de plus en plus perturbé. Dérèglements climatiques, troubles sociaux, replis identitaires, résurgences fascistes, intégrismes et guerres insolubles comme en Syrie (deux fois la durée de la Deuxième Guerre Mondiale ; un journaliste syrien laisse entendre que la Troisième se concentre sur le territoire de son malheureux pays). (1) On nous bassinait sur le réchauffement climatique ; il fallait consommer moins, relocaliser, moins prendre l’avion, limiter ses déplacements, manger local, avoir un train de vie plus modeste, raboter le superflu. Ce que trente ans de colloques internationaux n’avaient pas réussi à obtenir, une épidémie l’a accompli en quelques semaines. Les Chinois ont actuellement de l’air pur (ce qui les aide sans doute à surmonter le Covid-19) ; beaucoup d’avions, cruciformes, sont « cloués » au sol (nouveaux symboles christiques ?) ; les boursicoteurs qui s’enrichissent sur le dos du salariat sont ébranlés ; les marchands de pétrole sont désorganisés ; des concerts sont annulés ; des voyages sont reportés (c’est-à-dire probablement supprimés définitivement). Bref, un épisode sanitaire provoquant une panique politique nous a forcés à tenir les grandes résolutions qui n’existaient que sur papier. Même les candidats à l’élection présidentielle américaine vont moins gaspiller. Les cartes vont être rebattues, il y aura de l’imprévu dans les scrutins, partout.

L’Homme a perdu ce qu’il croyait posséder : la maîtrise du monde. L’architecte Philippe Rahm, citant Umberto Eco, écrit que les antibiotiques, les radiateurs électriques et les supermarchés semblaient avoir remédié à la maladie, au froid et à la faim depuis les années 1950, parenthèse enchantée qui ne s’est certes pas refermée mais qui a du plomb dans l’aile. On revient à ce qui fut la normale de l’humanité depuis qu’elle existe. (2)

Écoutez le vieux Jack

Un texte de la Bible m’a toujours interpellé parce qu’il tranche sur ce monde des accumulations de réserves, de réservations et d’assurances. Écoutons-le, car aujourd’hui, il prend un relief inhabituel :

Et maintenant, écoutez-moi, vous qui dites : « Aujourd’hui ou demain, nous irons dans telle ville, nous y passerons une année, nous y ferons des affaires et nous gagnerons de l’argent. » Savez-vous ce que demain vous réserve ? Qu’est-ce que votre vie ? Une brume légère, visible quelques instants et qui se dissipe bien vite. Voici ce que vous devriez dire : « Si le Seigneur le veut, nous vivrons et nous ferons ceci ou cela ! » Mais en réalité, vous mettez votre orgueil dans vos projets présomptueux. Tout orgueil de ce genre est mauvais.  (Lettre de Jacques 4.13-16 -Bible du Semeur)

Ce texte ne condamne pas les projets, mais la mentalité qui y préside, et qui nous laisse croire que ce que nous décidons pour l’avenir se fera. Or, nous ne savons jamais si nous serons vivants, même demain. Notre vie est une brume, une vapeur, cette « vanité » dont parle l’Ecclésiaste, alors que nous la percevons comme un roc indestructible avec une garantie pièces et main d’œuvre de 80 ans minimum. C’est un orgueil, à bien y réfléchir, insensé. Une probabilité statistique de longévité et de capacité opérationnelle n’est pas une assurance d’y parvenir. L’auteur du nouveau best-seller La Peste avait encore de l’avenir devant lui, et une sacoche pleine de projets, lorsqu’un ami imprudent et un platane qui se trouvait là stoppèrent net cette existence en plein élan. Toute une parabole !

Des projets, j’en ai. Je suis en bonne santé, mais il n’est pas impossible que, dans les jours qui viennent, je sois contaminé par ce coronavirus, que ça se passe très mal et que, avant la fin du mois, je sois parti pour un monde où « la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. » (Ap 21.4)

Dans ces conditions, nous avons décidé, ma famille et moi, de ne pas faire les réservations que nous nous apprêtions à faire pour aller sur une île européenne splendide et verdoyante, car nous ne savons même pas dans quel état seront le monde, l’Europe, l’économie et le tourisme cet été. On ira, peut-être, ou peut-être pas. On maintiendra le projet, ou on en changera. Ou bien on ne partira pas.

Il y a toujours eu des imprévus dans la vie. Le seul problème, c’est que notre orgueil nous masquait ce qui a toujours été une réalité.

(1) https ://reveil.courrierinternational.com/#/edition/1962811/article/1962502

(2) https ://aoc.media/opinion/2020/03/09/coronavirus-ou-le-retour-a-la-normale/

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Le blog de Philippe Malidor, collaborateur régulier de quelques périodiques protestants, chroniqueur sur Phare.fm, et surtout traducteur. Il aussi l’auteur de L’évangile du bricoleur (Farel, 2011), Camus face à Dieu (Excelsis, 2019).

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