Peut-être faut-il remettre l’église au milieu du village.

Candidat LREM à la mairie de Paris, Benjamin Griveaux se retire de la course suite à la diffusion d’un document où, pour courtiser une belle jeune femme dont l’identité est aujourd’hui connue, il a fait preuve d’un romantisme exquis en filmant ses parties intimes afin de motiver la donzelle. Il aurait dû préalablement écouter « Les trompettes de la renommée » de notre ami Brassens qui était peut-être encore moins puritain que lui mais qui observait sur ses ébats une décence de bon aloi :

Souffrant d’une modestie quasiment maladive,
Je ne fais voir mes organes procréateurs
À personne, excepté mes femmes et mes docteurs.
Dois-je pour défrayer la chronique des scandales,
Battre le tambour avec mes parties génitales,
Dois-je les arborer plus ostensiblement,
Comme un enfant de chœur porte un saint sacrement ?

Et Madame Griveaux ?

Le dissident et peut-être artiste russe Piotr Pavlenski avait-il écouté Brassens traduit en russe avant de décider de prouver l’imposture du reportage de Paris Match et des valeurs familiales ostensiblement affichées par le candidat ? Comment peut-on contester les termes de son argumentation : « [Benjamin Griveaux] est quelqu’un qui s’appuie en permanence sur les valeurs familiales, qui dit qu’il veut être le maire des familles et cite toujours en exemple sa femme et ses enfants. » Là où M. Griveaux (dont le patronyme est une contrepèterie prophétique dans cette affaire) a raison, c’est quand il déclare : « Ma famille ne mérite pas cela, personne ne devrait subir une telle violence. » Effectivement, sa femme et ses enfants ne méritaient pas qu’il ait ce comportement, même si celui-ci était resté secret. Triste Saint-Valentin que fut celle de son épouse…

Or, cela, quasiment personne ne s’en émeut. Stanislas Guérini, délégué général de LREM, préfère hurler à l’atteinte contre la démocratie : « Je rappelle que Benjamin Griveaux n’a commis aucun délit dans cette affaire. Judiciairement, le débat ne se pose même pas, il est une victime. Il est victime d’un délit puni par la loi. » Judiciairement, oui, tout cela est exact. Éthiquement, il est beaucoup plus discutable de poser Benjamin Griveaux en victime. Et on voit bien que l’écart se creuse immensément entre la décence, les valeurs de morale privée autrefois évidentes, et la permissivité en matière sexuelle dont les seules limites sont aujourd’hui la pédophilie et la zoophilie. Libération, journal peu suspect de puritanisme, souligne que Gérard Larcher, Alain Duhamel, Bruno Bonnell, etc., entonnent un « refrain quasi pavlovien » (et non pavlenskien) en demandant le renforcement des barrières informatiques, la transparence des sources, etc. C’est-à-dire qu’on ne propose que des remèdes techniques à une affaire qui soulève un gros problème d’éthique.

À qui le tour ?

Car enfin, s’il ne s’agissait que d’un problème de diffusion abusive d’une information, si les enjeux éthiques n’étaient pas en cause dans cette affaire, pourquoi M. Griveaux démissionne-t-il ? Si, comme on le laisse entendre implicitement, il n’y a pas de honte à se filmer dans une posture plus qu’intime et même scabreuse, pourquoi M. Griveaux n’a-t-il pas continué sa campagne en ignorant la diffusion de ces images ? Si ces images n’ont rien de honteux dans une société où tout semble permis et, à force, relativement indifférent, pourquoi parler de diffamation ? Et pourquoi cette démission qui sonne comme un aveu, d’autant plus que la véracité de ces images n’est pas contestée ?

D’autres ont crié au complot fomenté par les Russes. Comme si le Kremlin s’intéressait à M. Griveaux ! Comme si Piotr Pavlenski n’était pas un dissident russe anti-Poutine auquel la France a donné l’asile politique. Effectivement, le site sputniknews.com a de quoi s’amuser à bon droit : « [Griveaux] ne cherchera à aucun moment à nier être l’auteur de ces vidéos et les avoir envoyées à une jeune femme. Benjamin Griveaux a lui-même filmé ces vidéos, et les a lui-même envoyées à un tiers. À part de dire que le candidat LREM s’est auto-kompromat,1 il n’y a aucun rapport. Ce que le monde politique cherche à étouffer est pourtant simple. Le candidat choisi s’est saboté lui-même. Le fait qu’il entretienne ce genre de relations extra-maritales ne concerne personne d’autre que la famille Griveaux. Mais en les envoyant à une autre femme, il s’est exposé à ce qu’elles sortent un jour. » L’autre femme est une jeune personne remarquablement intelligente, Alexandra de Taddeo, dont l’érudition lui valut les honneurs de Fréquence Protestante…

La classe politique, dans une sainte unanimité, a fait bloc autour de Benjamin Griveaux en jouant le chœur des vierges effarouchées. Dans la France d’en bas, le ton était plutôt à l’amusement. Non seulement cette affaire est aussi sordide que les histoires de harcèlement sexuel de banlieue par Smartphones interposés, mais on voit bien que la classe politique, surtout celle de la génération des Macroniens, tremble de tous ses membres (virils ou pas) : à qui le tour ? Combien d’images, de vidéos sulfureuses, sont stockées quelque part, attendant d’être déballées sur Internet ?

Le crépuscule des hypocrites

On comprend pourquoi le pouvoir commence à serrer de plus près Juan Branco, l’avocat de Piotr Pavlenski, auteur du brûlot Crépuscule, que j’ai lu, et qui est si soigneusement rédigé qu’aucune attaque en diffamation n’a pu l’atteindre. Or, ce texte qui fait un tableau apocalyptique de la Macronie (très peu sur le plan des mœurs privées, beaucoup sur celui des mœurs politico-médiatico-financières) s’avère être, avec le recul, une formidable clef de décryptage des turbulences qui agitent notre pays depuis deux ans. N’en déplaise au très respectable Le Monde, Piotr Pavlenski, Alexandra de Taddeo et Juan Branco ne sont pas « un trio sans foi ni loi ». Ou alors ils ne le sont pas davantage que le personnage qu’ils ont atteint. Voilà bien ce qui gêne le « petit Paris », selon l’expression si juste de Branco sur un milieu consanguin et assez restreint qui se croyait à l’abri de tout et qui pensait pouvoir continuer à régner par le mépris.

Ces gens font immanquablement penser à ces hommes de pouvoir qu’étaient les « scribes et pharisiens hypocrites » si durement dénoncés par Jésus en Matthieu 23 : « Faites et observez donc tout ce qu’ils vous diront, mais n’agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent et ne font pas. Ils lient des charges lourdes, difficiles à porter, pour les mettre sur les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. Toutes leurs œuvres, ils les font pour être vus des gens. »

Rien de cela n’est très nouveau. Ce sont les proportions et les techniques qui changent. En attendant, nos politiciens, avec leurs ordinateurs et leurs téléphones portables, feront bien de suivre les conseils de bon sens que nous donnons à nos gamins. Finalement, ne voyons-nous pas que nous sommes gouvernés par des enfants ?…

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1- Le kompromat est une technique beaucoup utilisée en Russie consistant à sortir des documents compromettants pour faire tomber un adversaire politique.