complotisme

Se libérer des complots

La lutte contre les théories du complot met à jour la face cachée d’un être humain frustré de bonheur. Dénoncer le monde plutôt que le rêver ou s’y adapter semble devenir une réponse au mal-être, quitte à utiliser la manipulation de l’information.

Un contenu proposé par Paroles Protestantes - Paris

Publié le 11 mars 2021

Auteur : Hermann Grosswiller

On ne s’en aperçoit pas tout de suite, mais peu à peu elle enserre la réalité et l’asphyxie. La technique du serpent demande une telle force pour s’en dégager que beaucoup renoncent. Pourtant, le complotisme n’est pas une fatalité. Comprendre où il puise son efficacité et certains de ses mécanismes peut desserrer l’étreinte.

Terreau de frustration

Que l’on soit milliardaire ou pauvre hère, la quête du bonheur est difficile. Il ne dépend ni de la fortune, ni de la puissance, ni d’un équilibre de vie de se sentir heureux. Car le bonheur ne se cherche pas mais se constate par instants, souvent dans l’après-coup que constitue le bon vieux temps. Ce décalage entre la vie quotidienne et ce dont l’être humain pourrait rêver, forme un terreau sur lequel viennent éclore toutes les frustrations possibles : sociale, amoureuse, d’influence, de savoir ou de reconnaissance. Dans un monde de science et de toujours plus, cet écart devient rapidement grand écart pour qui ne peut plus s’adapter ou ne sait plus rêver. Se mettre du côté de La Vérité peut alors rassurer, surtout si cette vérité est partagée par un groupe d’élus initiés qui forment un cocon de réponses. Les ingrédients sont en place pour un premier encerclement.

Une vie par procuration

Le serpent crée un second tour d’anneaux, sans réellement com-primer sa proie. Il se dévoile à travers ce que le chanteur Jean-Jacques Goldmann appelait « la vie par pro-curation devant son poste de télévision ». Habituellement, une personne adulte arrive à réduire l’écart entre ses désirs et la réalité en rêvant de jours meilleurs, en se résignant ou en se révoltant contre l’injustice d’un monde qui lui échappe. Mais lorsque la cassure est consommée et qu’on ne peut plus comprendre le monde ou ses dirigeants, cela isole et expose à la désinformation. Le regard critique sur les situations peut alors disparaître au profit de la critique d’un monde environnant incapable de donner satisfaction. La prime est donnée peu à peu au spectaculaire, aux médias de révélations ou à des émissions dites de réalité dont les débats sont sans débat. Se penser vulnérable étant impossible à beaucoup de personnes, la frustration a forcément une cause. Une nouvelle approche de la vérité se reconstruit alors sur une ligne logique d’autant plus implacable que ses bases sont faibles ou fausses. Ainsi en va-t-il des virus forcé-ment échappés de laboratoires, thèse à laquelle souscrivent 26 % des Français.

La force de la logique

Ce processus paraît caricatural ; il n’est que le reflet des études annuelles de l’institut Ipsos, lesquelles signalent que plus de 75 % des Français adhèrent à au moins une des thèses complotistes les plus courantes et les moins identifiées comme telles. Face à de tels pourcentages, il devient évident que le complotisme n’est pas réservé aux faibles d’esprit, mais s’ancre dans une culture et une psychologie pour être aussi communément et inconsciemment partagé. Serait-on, même un peu, asphyxié de complotisme, le favorisant sans s’en rendre compte ? Quand ses anneaux se resserrent, la force du serpent est de ne jamais laisser sa proie inspirer un air nouveau. En matière de complotisme, cela se traduit par une logique systématique et implacable, un fait en appelant un autre. Si ce procédé rend crédible le raisonnement, il le pousse dans ses retranchements jusqu’à l’absurde de la cohérence, au point de devoir passer sous la réalité pour atteindre le secret qui explique tout. Mais à ce stade l’auditeur ne peut plus rien faire, il serait forcé de démonter le raisonnement jusqu’à son fondement, ce qui demande un temps trop long.

Un autre niveau de conscience

L’effort pour se dégager de la logique est d’autant plus difficile que pour asseoir son autorité, le complotiste utilise la respiration même de son interlocuteur, selon trois ressorts : le sens, la relation et la domination. En montrant l’intention des grands de ce monde de spo-lier le peuple à leur profit, le discours peut par exemple faire sens auprès de personnes inquiètes de leur avenir. La forte proportion d’électeurs votant aux extrêmes parmi les tenants du complot l’illustre particulièrement. Pour sa part, le ressort de la relation relève de l’appartenance à un groupe. On fait partie du cercle des initiés liés par une conscience de ce qui se trame sans se dire, ou on y est extérieur. Cette délimitation du groupe renforce l’adhésion et crée une communauté avec ses rites, même si les idéaux sont très divers parmi les pratiquants. L’invasion du Capitole a rendu étonnamment visible cette unité hétéroclite, entre des défenseurs de la démocratie clamant une élection truquée et les ennemis de cette même démocratie considérée comme obstacle à la vérité. Le ressort de domination s’exerce soit par le dénigrement systématique de tout ce qui vient perturber la logique, soit en apportant de la force à celui qui se range à la cause.

Accepter le risque

Ces ressorts viennent toucher aux dimensions intimement humaines et donc vulnérables, que sont la reconnaissance, la quête de sens et la relation aux autres. Sans elles, la respiration humaine devient impossible. Il semble cependant possible de des-serrer l’étreinte. Par son habitude du débat, le protestantisme a peut-être son rôle à jouer en opposant une culture de la question à la culture de la réponse. Si la tendance complotiste est présente chez 30 % environ des moins de 25 ans et 8 % des plus de 65 ans, favoriser le dialogue intergénérationnel devient également essentiel. La réputation d’exégètes des protestants peut aussi aider à décrypter les zones d’ombre d’un mouvement attaché au secret. Autant de pistes qui peuvent permettre à une société, actuellement malade de l’isolement imposé aux personnes par la crise sanitaire, de respirer un peu d’air frais. La condition est de risquer une parole claire dans l’espace public.

Humaniser le débat

La Genèse le montre avec force à propos d’Adam et Ève, le serpent sait fasciner par la fausseté de sa logique implacable et son sens du secret : « Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vous serez comme des dieux possédant la connaissance du bonheur et du malheur ». La suite du récit donne à ceux qui veulent lutter contre le complotisme toutes les armes pour contrer l’astucieux reptile. Avec Caïn et Abel, il s’agit de trou-ver la reconnaissance dont tout être a besoin, non pas dans la domination ou le dénigrement mais dans la valorisation de l’autre. Avec la généalogie d’Adam, l’importance de liens forts entre générations prend tout son sens dans la transmission d’une espérance et le témoignage d’un avenir possible. Avec la tour de Babel, le sujet n’est plus de tout comprendre en forgeant un sens unique à la vie, mais d’interroger, de dialoguer. À Abraham et Sarah est confiée la possibilité de porter un fils aux jours de l’impossible, redonnant un rôle à ce qui paraissait devenu inutile. Confier un rôle à l’autre est effective-ment une manière de le convoquer à la responsabilité de ce qu’il prétend, vit et colporte comme informations. Gageons qu’à chaque chapitre de la Genèse, l’étau du serpent se desserre un peu plus.

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