OPINION

Sommes-nous en dictature ?

Stéphane Lavignotte, pasteur et coordinateur de la Maison Ouverte de Montreuil (93) se demande avec Jacques Rancière et Jésus ce que sont la dictature et la démocratie.

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Publié le 10 février 2020

Auteur : Stéphane Lavignotte

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Récemment, Emmanuel Macron s’est inquiété que s’installe « de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie ».  A la différence de la démocratie, selon lui, « la dictature c’est un régime où une personne ou un clan décide des lois. Une dictature c’est un régime où l’on ne change pas les dirigeants, jamais ».

Ces définitions pourraient donner lieu à un vrai débat philosophie et théologique. En se demandant, par exemple, si le libéralisme économique du gouvernement n’est pas antinomique avec le libéralisme politique, une des compréhension de la démocratie. Si Emmanuel Macron n’a pas choisi Thatcher contre Ricoeur.

La démocratie que nous vivons

Une autre manière de prendre ce débat est de parler de nous. La Mission populaire revendique d’agir sur les trois champs du social, du spirituel et du politique. Les Fraternités de la Mission populaire participent ainsi aux élections municipales. Pas tant parce que certains de ses équipiers, de ses membres ou de ses animateurs nationaux ont été ou seront sur des listes aux élections, mais par ce qui se passe dans nos Fraternités.

A La Maison Verte (Paris 18e), la Fraternité organise avec la Ligue des droits de l’homme locale un débat avec les têtes de liste. A Montreuil, la Maison Ouverte a rejoint un collectif d’associations locales qui pose une série de questions aux candidats sur la nécessité d’une politique locale pour une alimentation de qualité, respectueuse de la planète et des paysans, accessible à toutes et tous dans le cadre de la campagne « Décidons de notre alimentation » lancée notamment par la Confédération paysanne. La Maison Ouverte a aussi été sollicitée par les Gilets jaunes, avec deux autres lieux « alternatifs » pour réfléchir à une intervention dans la campagne. Régulièrement, des Fraternités organisent des débats – sur les migrations, l’écologie, les retraites… – qui peuvent déboucher sur des interpellations des responsables politiques, des députés locaux, à l’envoi d’une pétition ou d’une lettre collective d’association. Par exemple avec la Ligue des droits de l’homme pour interpeller le maire du 15e arrondissement qui refusait la scolarisation des enfants dont les parents sont domiciliés au Foyer de Grenelle. Pendant quelques années, la Mission populaire a animé un syndicat d’habitant à Gennevilliers (92) (photo).

Limites d’une certaine vision de la démocratie

Ce qui différencie la démocratie de la dictature, ce n’est pas seulement la nécessaire – mais pas suffisante – question du changement du personnel politique par les élections ou d’un régime parlementaire : si ce sont toujours les mêmes profils qui dirigent, si l’assemblée ne joue pas son rôle, si les politiques sont les mêmes malgré les alternances, on voit bien le côté limité et formel de cette définition de la démocratie. C’est aussi – et pas seulement – l’existence d’une société civile qui peut exprimer une autre réalité que celle des oligarchies, réfléchir, agir – y compris lors de manifestations où l’on ne risque pas de perdre un œil – et qui est écoutée… Ce qui n’a pas été le cas lors de cette dernière réforme des retraites.

Plus profondément, est- ce que ce n’est pas là, et seulement là qu’il y a démocratie et même politique ? Le philosophe Jacques Rancière différencie la polis et la politique. La première – celle qu’Emmanuel Macron estime être la démocratie – est la situation où les élites dirigent, l’assemblée ne comporte pas d’ouvriers et seulement une aide-soignante, les Gilets jaunes et les grévistes de la SNCF n’ont pas la prétention de faire la loi… Elle est polis car, comme la police, elle a surtout pour objectif que tout le monde reste bien à sa place.

Là où commence la politique

Pour Rancière, la politique commence – et là est la démocratie – quand des incomptés demandent à compter et sortent de la place subalterne à laquelle ils sont assignés pour dire : nous voulons avoir voix au chapitre. Quand des ouvriers (pas les ouvrières) en 1848 obtiennent le droit de vote, les femmes en 1945, les noirs américains revendiquent leurs droits civiques dans les années 1960, quand des malades du Sida exigent avec Act Up d’être associées aux décisions de recherche sur les médicaments qui décident de leur vie, quand un Dalit en Inde se convertit au christianisme contre les système des castes, quand celles et ceux qui paient les cotisations retraites veulent en décider du montant, etc.

Quand des impurs s’adressent à Jésus, quand Jésus va soigner un Centurion romain, quand il est converti par une femme syro-phénicienne. Là est sa manière de faire de la politique : il ne revendique pas d’être Hérode à la place d’Hérode, que les grands-prêtres aient le droit de négocier le poids des chaînes des esclaves… Il bouscule les cases juifs/grec, esclaves/libres, hommes/femmes qui assignent chacun à une place. Il annonce qu’est imminent le Royaume qui fait tomber tout système des places pour le remplacer par la Fraternité radicale. Il agit avec les incomptés, les rejetés, les méprisés pour qu’il comptent dans la société, eux qui sont déjà aimés par lui et son Père, par Dieu.

Nous ne faisons pas autre chose quand dans nos Fraternités – mais aussi dans nos églises, nos diaconats, nos associations, nos syndicats… – nous disons à chacune et chacune qu’il et elle compte, nous faisons entendre des voix qui ne sont pas entendues, nous développons le pouvoir d’agir des plus dominés, nous essayons que comptent ceux qui ne comptent pas. Si on continue à les ignorer, à ne pas les entendre, à ne pas leur faire de place, nous ne serons pas en dictature pour autant. La polis régnera à coup sûr. Mais serons-nous en démocratie ?

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