Solidarité

Toujours plus de pauvreté et des enjeux renouvelés

Les précarités, économique, sociale, relationnelle, s’aggravent avec la crise sanitaire qui perdure.

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Publié le 15 mars 2021

Pour Bernard Brillet, vice-président du Foyer de Grenelle, cela ouvre des enjeux nouveaux à notre réflexion.

Notre société aurait voulu offrir à chacun sa chance de liberté et d’autonomie, mais, en ces temps troublés, combien vivent pourtant fatigués et inquiets ! C’est le lot croissant de vies précaires empêchées, loin de l’accomplissement promis, et parfois même loin du sentiment d’exister.

Les effets des crises sont déjà perceptibles et jouent sur le moral des individus et de la société toute entière. Les crises sanitaire, sociale, économique, environnementale touchent tous les publics à court et moyen terme, et singulièrement les moins favorisés. C’est auprès de ceux-là, en proximité humaine, que le Foyer de Grenelle, fraternité de la Mission Populaire s’engage et veut dire sa présence.

Que sont ces précarités et qui sont ces précaires ?

Nous sommes face à la complexité d’enjeux sociétaux multiples et interdépendants, provoquant, pour beaucoup de personnes, lassitudes ou désespérance, et, pour le moins, repli sur soi. Les valeurs que nous pensions partagées telles que dignité, bien commun, démocratie, et même le triptyque liberté-égalité-fraternité, sont progressivement fragilisées et c’est notre capacité à « vivre ensemble » qui interroge aujourd’hui, notamment au regard des plus précaires.

. Les précarités sont, bien sûr, économiques car cette pandémie aggrave le chômage, réduit les revenus pour beaucoup et fait même disparaître certaines activités, notamment celles informelles laissant bon nombre sans ressources et sans reconnaissance sociale. Les départements français responsables du RSA parlent déjà d’une augmentation de plus de 16% de leurs bénéficiaires l’année passée et le Secours Catholique de 10 millions de pauvres, soit 15% de la population.

Ainsi la précarité s’accroît et, avec elle, la misère devient grandissante. Des familles, des personnes seules, des migrants, des SDF la vivent au jour le jour. Dans ce contexte : soutiens alimentaires ou pour l’accès aux droits, soutiens téléphoniques, sont des réponses minimales pour lesquelles les fraternités, comme nombre d’ONG, se mobilisent.

Mais les précarités sont aussi relationnelles car pour d’autres, jeunes et personnes âgées, la perte des liens sociaux déprime et fragilise l’estime de soi. Les individus sont, en effet, des corps parlants et agissants, qui ont besoin des autres, bref des êtres relationnels.

L’isolement relationnel gagne du terrain en France et se trouve souvent corrélé avec les précarités économiques. Selon le rapport annuel sur les solitudes de la Fondation de France et du CREDOC, l’isolement est qualifié d’alarmant et s’étend à toutes les catégories de la population passant, en une décennie, de 9% à 14%. Ce sont les personnes âgées qui le vivent principalement, pour 1/3 d’entre elles, avec le constat que même leurs réseaux de proximité s’affadissent, et la moitié des seniors concernés par un handicap ou une maladie chronique limitent tout contact, même avec leurs proches par crainte d’être un poids pour eux. La paupérisation des jeunes de 18 à 29 ans provoque le même phénomène d’isolement passant aussi en une décennie de 2% à 13% d’entre eux. Et même dans la catégorie des hauts revenus, la situation d’isolement concerne 11% d’entre eux, elle a doublé en 5 ans.

Par ailleurs, en 2020, 22 % des Français sont dans une situation relationnelle fragile, n’entretenant de relations soutenues qu’avec un seul réseau. Or, celui-ci peut disparaître après un accident de la vie, décès, divorce, licenciement, maladie…

Nous devons donc porter considération et attention à la fois aux précarités économiques et relationnelles.

Quels modes d’action au Foyer de Grenelle ?

Alors, face à l’augmentation de ces précarités, comment devons nous faire face, quelles priorités se donner au regard de la diversité des attentes, quelles complémentarités organiser avec les autres acteurs locaux ? Comment, au-delà des services que nous fournissons, apporter un véritable réconfort à ces précarités vécues?

Nous avons identifié au fil de nos réflexions collectives, il y a un an déjà quatre modes complémentaires d’action :

. Accueillir chacun dans la confiance, écouter attentivement, accompagner, réconforter, soulager le mal être. Cela est plus nécessaire que jamais en ce temps de crise où la misère et le chômage augmentent, et, avec eux, l’isolement, la perte des liens sociaux, les enfermements. Nos activités déployées ne sont que des outils pour vivre cet accueil qui reste premier et donne à espérer. C’est la marque du Foyer qui dit l’hospitalité. Il s’agit, pour l’accueillant, de rejoindre l’accueilli, là où il en est et de l’accompagner pour soulager son mal-être puis, en confiance, opérer la mise en mouvement qui donne à espérer un mieux pour chacun.

. Mettre en capacité, faire grandir, rendre autonome. L’accueilli et ses besoins sont au centre de nos actions qui militent pour la reconnaissance de sa singularité et le choix, avec lui, de sa propre dynamique d’accompagnement vers sa réalisation au regard d’autrui (identité, estime de soi).

Nos sociétés érigent en idéal la capacité d’agir. C’est un processus de formation et de transformation de soi qui passe par la reconnaissance d’autrui dans cinq sphères complémentaires : un pouvoir de produire quelque chose de visible (appelé principalement le travail) ; il induit la possibilité de consommer, qui répond aux besoins essentiels et donne à exister socialement, sachant qu’1/3 de la population n’a pas les revenus pour mener une vie sociale suffisante ; pouvoir de se lier intimement avec les autres, expérience qui construit l’individu ; pouvoir d’accès à la connaissance qui permet d’interagir sur soi et son environnement ; pouvoir d’acteur citoyen pour co-construire le monde. Pour se réaliser, la mise en capacité consiste, pour chaque individu, à conquérir des marges de manœuvre dans ces différentes sphères.

. Vivre « ensemble et différents ». Construire des ponts entre les différents publics accueillis (SDF-migrants-habitants du quartier, de toutes générations), bénévoles et salariés ; répondre au besoin d’être ensemble, de faire fraternité dans le vécu des partages et des actes.

. Témoigner, sans prosélytisme, de la liberté de croire et de penser, dans le respect des convictions de chacun, notamment chrétiennes d’inspiration protestantes du Foyer, en résumé : une libération existentielle du souci de soi, pour mieux servir.

Quelles perspectives ?

Depuis près de 150 ans, la Mission Populaire et le Foyer de Grenelle ont eu cette vocation d’accompagner la route des moins favorisés et ont su s’adapter aux vicissitudes et aux évolutions sociétales : les travailleurs pauvres, l’alcoolisme, les effets des guerres, les migrations, le chômage… L’esprit demeure, mais la palette des précarités semble s’élargir, toutes générations confondues, et nous saurons nous adapter et y répondre grâce à notre belle communauté d’accueillants, bénévoles et salariés, dévoués et compétents. Nous sommes bien armés dans nos activités de solidarité (accès aux droits, alimentation et repas, miettes, repair café), activités de formations (français langue étrangère, adaptation au bon usage du numérique), activités d’accompagnement à la recherche d’emploi, activités d’attention aux âges de la vie (enfance, jeunesse, familles, seniors), et aussi de vie associative culturelle et spirituelle, pour offrir cette attention à laquelle la société ne sait pas répondre.

Pour conserver à chaque être sa dignité, son autonomie de penser et de choix, sa capacité à vivre pleinement sa vie et à faire société, il nous faut donc encore mieux accueillir, mieux rencontrer chacun, chacune, de façon singulière, intégrer les nouveaux enjeux dans nos dynamiques de mise en capacité, apaiser les vies bousculées en toute humanité, vivre la fraternité.

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