« Le message chrétien suppose que l’on prenne soin les uns des autres. On n’a pas une âme à soi qu’il s’agirait simplement de sauver. » Avec cette formule, Jean-Marie Salamito résume l’un des points décisifs de son travail : le christianisme antique ne peut pas être réduit à une spiritualité privée, indifférente aux conditions sociales.
Professeur à Sorbonne Université et spécialiste du christianisme antique, Jean-Marie Salamito interroge, dans son ouvrage consacré aux Pères de l’Église et à l’économie, des questions qui résonnent fortement aujourd’hui : le travail, le repos, le salaire, l’esclavage, la richesse, la spéculation et la justice sociale.
Mais son enquête commence par une mise en garde : les Pères de l’Église ne parlent pas du travail comme nous. Ils vivent dans un monde où les catégories économiques modernes n’existent pas encore. Les lire exige donc de résister à deux tentations : en faire des militants sociaux avant l’heure, ou les enfermer dans une pure spiritualité du salut individuel.
Le « travail » n’existe pas encore comme catégorie moderne
Parler du travail avec les Pères de l’Église, c’est d’abord accepter un déplacement. Dans l’Antiquité grecque et romaine, des hommes et des femmes travaillent, bien sûr. Il existe des métiers, des tâches, des services, des formes de production, de commerce et de dépendance économique. Mais il n’existe pas encore cette grande catégorie abstraite que nous appelons aujourd’hui « le travail ».
Nos sociétés modernes pensent le travail comme une réalité commune, presque universelle : chacun aurait un métier, une activité, une fonction sociale, un revenu, une utilité économique. Cette manière de raisonner n’est pas celle de l’Antiquité.
Jean-Marie Salamito le formule clairement : « Cette abstraction du travail n’existe ni dans la langue latine ni dans la langue grecque. »
Autrement dit, les débats contemporains sur la « valeur travail », l’emploi, le salariat ou la place du travail dans l’identité personnelle ne peuvent pas être directement projetés sur les premiers siècles chrétiens.
Le repos, privilège des élites plus que droit universel
Ce décalage vaut aussi pour le repos. Dans l’Antiquité, ne pas travailler n’a pas le même sens qu’aujourd’hui. Le loisir, le temps libéré, la disponibilité pour la politique, la philosophie ou l’écriture sont d’abord des privilèges de l’élite.
Certaines grandes familles vivent de leurs terres, de leurs rentes ou du travail d’autrui. Elles disposent du temps nécessaire pour produire des textes, administrer des biens, entretenir un réseau social ou mener une vie intellectuelle. Mais cette minorité est infime.
Jean-Marie Salamito rappelle ainsi que le milieu sénatorial représente moins de 0,1 % de la population de l’Empire romain. La grande majorité des habitants, elle, vit dans la contrainte de l’activité, du service, de la production ou de la dépendance.
Le repos n’est donc pas un droit social universel. Il est une marque de rang, de fortune et de liberté.
Le christianisme a-t-il réhabilité le travail ?
On dit parfois que le christianisme aurait « réhabilité le travail ». Pour Jean-Marie Salamito, l’affirmation est juste seulement si elle est précisée.
Si l’on entend par travail l’ensemble des activités économiques productrices d’utilité sociale, alors cette idée est anachronique. Cette catégorie n’existe pas encore dans le monde antique. En revanche, si l’on parle de l’effort, de la peine, de l’activité exigeante, alors le christianisme n’invente pas tout : l’Antiquité gréco-romaine sait déjà valoriser l’effort, la discipline et la maîtrise de soi.
La nouveauté chrétienne se situe ailleurs : dans le regard porté sur ceux qui vivent en situation de dépendance économique.
« Le christianisme a réhabilité la situation de dépendance économique dans laquelle se trouvent tous ceux qui ne vivent pas de la rente foncière ou de leur propre terre. »
Ce point est central. Dans l’Antiquité, dépendre d’un salaire, d’un maître, d’un propriétaire ou d’un employeur est une condition fragile, souvent méprisée. Le christianisme ancien relit cette dépendance à partir d’une autre dépendance : celle de l’être humain devant Dieu.
La vulnérabilité économique peut alors devenir une image de la condition spirituelle de tout croyant.
Salaire, dépendance, vulnérabilité : une nouveauté chrétienne
Cette revalorisation ne signifie pas que les Pères de l’Église élaborent une théorie moderne du salariat. Mais ils donnent une dignité nouvelle à ceux qui ne disposent ni de rente, ni de propriété, ni de liberté sociale complète.
Le travail rétribué, le service, l’attente d’un salaire, la relation à un maître ou à un employeur ne sont plus seulement des signes d’infériorité. Ils deviennent des situations humaines dans lesquelles peut se vivre une forme de fidélité, de justice et de relation à Dieu.
C’est pourquoi l’économie, chez les Pères de l’Église, ne se réduit pas à la production ou à la richesse. Elle engage la morale, la communauté et la manière dont les plus faibles sont traités.
Maîtres et esclaves : transformer les rapports sociaux
Le christianisme des premiers siècles ne se désintéresse pas des rapports sociaux. Le Nouveau Testament lui-même, notamment dans les lettres attribuées à Paul, contient des exhortations adressées aux esclaves et aux maîtres.
Ces textes ne renversent pas immédiatement l’ordre social antique. Ils ne proclament pas l’abolition de l’esclavage au sens moderne. Mais ils introduisent une exigence nouvelle dans un rapport profondément violent.
L’esclavage antique n’est pas seulement une dépendance économique. C’est une domination radicale, où l’esclave peut être soumis à l’arbitraire du maître, aux châtiments, aux humiliations, aux violences. Les sources antiques, chrétiennes comme non chrétiennes, témoignent de cette brutalité.
Dans ce contexte, l’enseignement chrétien cherche à modifier les comportements quotidiens.
« Sur un point aussi dramatique que celui-ci, l’enseignement chrétien veut apporter de la paix et du respect. »
Il ne s’agit pas encore d’un programme politique de transformation globale, mais d’une morale relationnelle qui entend limiter la violence, rappeler la dignité des personnes et introduire une fraternité chrétienne dans des structures sociales très hiérarchisées.
Une égalité radicale, mais minoritaire
Faut-il alors dire que le christianisme antique s’est contenté d’adoucir l’ordre social sans jamais le contester ? La réponse de Jean-Marie Salamito est plus nuancée.
Dans la majorité des cas, les chrétiens ne renversent pas les hiérarchies de leur monde. Ils vivent dans une société profondément conservatrice, marquée par les statuts, les rangs, la propriété, le patriarcat et l’esclavage.
Mais certaines communautés chrétiennes vont beaucoup plus loin. Dans des milieux monastiques ou domestiques, des aristocrates et des grandes dames peuvent choisir de vivre sur un pied d’égalité avec leurs esclaves. Des formes d’égalisation concrète apparaissent, même si elles restent minoritaires.
« Une inversion des valeurs et une égalisation ont existé. Elles sont minoritaires dans le christianisme antique, mais elles sont remarquables. »
Elles sont d’autant plus remarquables qu’elles surgissent dans un monde où l’égalité universelle entre les êtres humains n’est pas une évidence culturelle dominante.
La foi chrétienne ne sauve pas une âme isolée
L’une des grandes questions de l’entretien est celle de l’anachronisme. Ne projetons-nous pas sur l’Antiquité chrétienne nos lectures modernes, sociales ou politiques ? Le message chrétien ne s’adresse-t-il pas d’abord à l’individu, à son cœur, à son âme, à sa conversion ?
Jean-Marie Salamito reconnaît la pertinence de la question. Mais pour lui, la réponse est claire : le christianisme originel s’adresse à la fois à la personne et à la communauté.
Il vise l’intériorité, mais il porte aussi une exigence sociale. Il parle au cœur, mais il transforme le rapport au prochain. Il appelle à la conversion, mais cette conversion ne peut pas rester sans effet sur la vie commune.
La première communauté chrétienne de Jérusalem, telle qu’elle apparaît dans les Actes des Apôtres, en donne un signe fort : les biens sont mis à disposition, les besoins des uns et des autres sont pris en compte, et résonne cette conviction biblique déjà présente dans le Deutéronome : il ne doit pas y avoir d’indigent parmi vous.
« Il y a une dimension communautaire qui est originelle, qui est de toutes les époques du christianisme. »
Le salut chrétien n’est donc pas une affaire privée au sens moderne. Il implique une manière de vivre ensemble.
Richesse, blé, spéculation : Ambroise face à l’économie sans justice
Pour montrer que les Pères de l’Église s’intéressent concrètement aux comportements économiques, Jean-Marie Salamito cite Ambroise de Milan.
L’évêque s’en prend notamment aux propriétaires terriens qui stockent leur blé, organisent la rareté, laissent croire à une disette, puis revendent à prix fort. Ce n’est pas une simple exhortation morale vague. C’est une critique précise d’un comportement économique : la spéculation sur une denrée vitale.
« Quand Ambroise refuse que l’on spécule sur le prix du blé, il analyse des comportements économiques et donne un enseignement pour changer ces comportements. »
Ambroise ne propose pas un programme économique moderne. Mais il refuse que la richesse s’exerce sans justice. Il refuse que la propriété devienne un instrument d’oppression. Il refuse que la faim des pauvres serve à accroître le profit des riches.
Ici, la théologie devient une critique sociale très concrète.
Ni manifeste politique, ni spiritualité désincarnée
L’intérêt de cette lecture des Pères de l’Église est précisément de sortir des oppositions trop simples.
Non, les Pères ne sont pas des militants modernes de la lutte des classes. Ils ne pensent ni le capitalisme, ni le salariat, ni le droit du travail, ni la justice sociale avec nos catégories contemporaines.
Mais non, ils ne sont pas non plus de purs spiritualistes indifférents à la faim, à la violence, à l’exploitation, à l’esclavage ou à la richesse excessive.
Ils parlent à des individus, mais ces individus appartiennent à des groupes sociaux. Ils appellent à la conversion du cœur, mais cette conversion doit changer les comportements économiques. Ils annoncent le salut, mais ce salut se vérifie dans la manière de traiter les pauvres, les esclaves, les salariés, les débiteurs, les affamés.
« Il n’y a pas un projet global de société, mais il y a une manifeste exigence de justice sociale. »
C’est sans doute l’un des enseignements les plus actuels de cette enquête.
Travail et repos : une question spirituelle autant que sociale
Relire les Pères de l’Église sur le travail et le repos oblige donc à déplacer notre regard. Pour eux, le centre n’est pas l’épanouissement professionnel, la carrière, la productivité ou l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle au sens contemporain.
Mais leurs textes posent une question plus fondamentale : qu’est-ce qu’une vie humaine digne ? Que vaut une économie qui écrase les pauvres ? Que devient une société où la richesse se protège elle-même ? Que signifie le repos quand il est réservé aux privilégiés ? Que signifie le travail quand il devient dépendance, vulnérabilité ou domination ?
À travers ces questions, les Pères de l’Église rejoignent nos inquiétudes contemporaines sans se confondre avec elles.
Ils rappellent que le travail n’est jamais seulement économique. Il touche à la dignité. Le repos n’est jamais seulement une interruption d’activité. Il révèle une organisation sociale. La richesse n’est jamais seulement une possession privée. Elle engage la responsabilité envers les autres.
Relire les Pères sans leur faire dire notre époque
Jean-Marie Salamito invite ainsi à une lecture à la fois rigoureuse et actuelle. Rigoureuse, parce qu’il faut respecter les catégories de l’Antiquité et ne pas imposer aux Pères de l’Église nos débats modernes. Actuelle, parce que leurs textes continuent de troubler nos évidences.
Les Pères de l’Église ne donnent pas une théorie moderne du travail, du repos ou du capitalisme. Mais ils posent une question qui demeure brûlante : que devient une société lorsque l’économie cesse d’être ordonnée au soin du prochain ?
À travers leur critique de la richesse sans justice, de la violence sociale, de l’esclavage et de la spéculation, ils rappellent que la foi chrétienne ne sépare jamais totalement la vie spirituelle des conditions concrètes d’existence.
« Le message biblique puis le message chrétien suppose que l’on prenne soin les uns des autres. »
C’est peut-être là, plus que dans une théorie du travail, que réside l’actualité la plus forte des Pères de l’Église : rappeler que le repos, l’argent et l’économie ne sont jamais étrangers à la vie spirituelle.
Cette vidéo est une rediffusion d’un entretien initialement publié le 1er octobre 2023.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Entretien mené par : Jean-Luc Mouton
Intervenant : Jean-Marie Salamito
L’Académie française a décerné le Grand Prix Moron 2023 au livre « Travailleuses, travailleurs ! Les Pères de l’ Église et l’économie » de Jean-Marie Salamito, paru le 13 avril aux Éditions Salvator. (Préface de Fabrice Hadjadj)

