Une paresse qui a bonne presse
Il est peu de péchés capitaux qui bénéficient aujourd’hui d’une telle indulgence. La paresse, observe Alain Houziaux, jouit d’une réputation presque enviable. Les essais qui en font l’éloge se multiplient, portés par une critique légitime de la productivité à outrance et de la rentabilité érigée en absolu.
« Il y a tout un courant de pensée tout à fait louable qui considère que la déification du travail est quelque chose de néfaste. »
Dans un monde saturé d’injonctions à produire, la paresse devient presque un acte de résistance. Elle s’inscrit aussi dans une culture du « lâcher-prise », inspirée notamment des spiritualités orientales, qui invite à ralentir, à se détacher, à renoncer à la tension permanente.
Mais cette réhabilitation est-elle sans ambiguïté ?
Trois visages de la paresse
La paresse ne se réduit pas à l’image du corps alourdi par le sommeil. Elle prend des formes plus subtiles et plus profondes.
Il y a d’abord la paresse physique, évidente, celle du repos prolongé. Mais Alain Houziaux distingue aussi une paresse psychique : une perte d’élan, une fatigue intérieure qui empêche d’agir, de désirer, de s’engager.
Enfin, il existe une paresse intellectuelle ou morale, plus insidieuse encore.
« C’est une paresse d’opinion, une forme de lâcheté. »
L’exemple de Pierre reniant le Christ illustre cette démission intérieure : non pas l’incapacité d’agir, mais le refus de s’exposer, de prendre position, de porter une vérité.
Quand le repos devient une “demi-mort”
Le repos est nécessaire, vital même. Mais il peut basculer dans autre chose : une forme d’effacement de soi.
« Se reposer, c’est aussi une sorte de demi-mort. »
Dans cette perspective, la paresse n’est plus un simple relâchement, mais une tentation plus radicale : celle de disparaître, de se soustraire au monde, à ses exigences, à ses tensions.
Cette intuition rejoint, de manière surprenante, les analyses de Sigmund Freud, pour qui la paresse peut s’apparenter à une expression de la pulsion de mort : une aspiration à l’exténuation, à l’effacement de toute énergie vitale.
Mélancolie, acédie : les racines oubliées
La paresse n’a pas toujours figuré parmi les péchés capitaux. Dans les traditions anciennes, elle était précédée par deux autres réalités : la tristesse et la mélancolie, que l’on appelait l’acédie.
Cette dernière désignait un mal profond, une fatigue de vivre, une perte de goût pour toute chose.
« Tout est égal, on se fout de tout, rien ne compte. »
La paresse apparaît ainsi comme l’héritière de cette mélancolie spirituelle. Elle n’est pas seulement un défaut moral, mais le symptôme d’un désenchantement plus vaste.
Le “démon de midi” : perdre le goût du monde
Dans la tradition monastique, cette expérience portait un nom : le démon de midi. Non pas une crise de désir, comme dans son sens moderne, mais au contraire une perte totale d’élan.
Au cœur du jour, lorsque la lumière est à son zénith, le moine est saisi par une lassitude profonde : prier devient difficile, travailler impossible, étudier inutile.
« Une sorte de sentiment de vanité : tout est vanité. »
La paresse devient alors un abandon intérieur, une indifférence généralisée qui vide l’existence de sa substance.
Une tentation… et parfois un chemin
Faut-il pour autant condamner sans nuance cette expérience ? Alain Houziaux rappelle qu’une certaine tradition spirituelle a vu dans la mélancolie une possible ouverture vers Dieu.
Le détachement du monde, la perte d’intérêt pour les choses terrestres peuvent aussi conduire à une quête plus essentielle.
« L’absence d’implication dans les choses de ce monde peut conduire à prendre son assurance en Dieu seul. »
Dans cette perspective, la paresse frôle une frontière ambiguë : entre démission et conversion, entre fatigue de vivre et désir d’absolu.
Une question profondément contemporaine
À l’heure où nos sociétés oscillent entre hyperactivité et épuisement, la réflexion d’Alain Houziaux résonne avec une acuité particulière.
Entre culte du travail et tentation du retrait, la paresse apparaît comme un révélateur : celui de notre rapport au sens, à l’engagement, à la vie elle-même.
« Finalement, la seule chose à faire, c’est faire une sieste… »
Mais de quelle sieste s’agit-il ? D’un repos nécessaire ou d’un abandon silencieux ?
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Alain Houziaux
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures
