« Avec l’affaire Grasset, un seuil a été franchi dans la bataille culturelle. »

Un signal d’alarme dans le monde du livre

Depuis plusieurs années, Vincent Bolloré a transformé en profondeur plusieurs titres et médias placés sous son contrôle. Avec Grasset, c’est un autre lieu symbolique qui se trouve désormais rattrapé par cette logique : non plus seulement un organe d’information, mais une maison d’édition, c’est-à-dire un espace où devraient pouvoir coexister des voix, des sensibilités et des désaccords.

La réaction rapide de nombreux auteurs montre bien que l’affaire ne se réduit pas à un changement de direction ou à une querelle interne. Elle touche à une question plus essentielle : celle de l’indépendance des lieux où se forment la pensée, le débat et la liberté d’écrire.

Une stratégie de confrontation culturelle

En choisissant de répondre lui-même dans les colonnes du Journal du dimanche, Vincent Bolloré a donné à cette séquence une portée plus large encore. Le ton employé, la dénonciation d’une supposée « caste », la mise en scène d’un affrontement culturel confirment une stratégie désormais bien identifiée : installer le conflit idéologique au cœur même de l’espace médiatique et intellectuel.

Au-delà de la polémique immédiate, c’est bien une certaine conception du débat public qui apparaît ici : moins fondée sur la pluralité que sur le rapport de force, moins soucieuse de convaincre que de disqualifier.

Quand la foi devient caution

Le trouble est plus grand encore lorsque cette entreprise s’accompagne d’une référence religieuse. Se dire catholique ou démocrate-chrétien ne saurait tenir lieu d’argument moral. La foi ne dispense pas de la responsabilité ; elle y oblige davantage. Elle ne peut servir de caution à une logique d’emprise ni recouvrir d’un vernis spirituel des stratégies de pouvoir.

« Le pape Léon XIV, en voyage au Cameroun cette semaine, a fustigé ceux qui détournent les religions et le nom même de Dieu à leur propre fin militaire, économique et politique. C’est le pape qui le dit. »

C’est en cela que la parole du pape prend ici un relief particulier. Rappeler que le nom de Dieu ne doit pas être détourné à des fins politiques, économiques ou idéologiques, c’est rappeler une exigence élémentaire : aucune conviction religieuse ne devrait être mobilisée pour légitimer une conquête culturelle.

Préserver des lieux libres

L’affaire Grasset dit ainsi quelque chose de notre époque. Une démocratie ne vit pas seulement d’élections ou d’institutions. Elle vit aussi de l’existence de lieux libres : des lieux où l’on peut publier, contredire, créer et penser sans être enrôlé dans une bataille de camp.

C’est peut-être cela, au fond, que cette séquence révèle avec le plus de force : la fragilité croissante de l’indépendance intellectuelle, au moment même où elle devrait être défendue avec le plus de vigilance.

« Le nom de Dieu ne devrait jamais servir une stratégie de pouvoir. »

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Stéphane Lutz-Sorg
Technique – Rédaction : Paul Drion, David Gonzalez