« Après l’Église sous la croix, les Articles organiques de 1802 permettent au protestantisme de retrouver véritablement droit de cité. »
Le 11 avril, dans le cadre des Samedis de la Société de l’histoire du protestantisme français, Antoine Durrleman a donné une conférence consacrée à l’essor des œuvres protestantes aux XIXe et XXe siècles, autour d’une question centrale : cet engagement social, éducatif, sanitaire et missionnaire a-t-il constitué un véritable élan prophétique dans l’histoire du protestantisme français ?
Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres classiques, diplômé de Sciences Po et ancien élève de l’ENA, Antoine Durrleman a mené une carrière au service de l’État, notamment à la Cour des comptes, à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris et à la direction de l’École nationale d’administration. Il a également présidé le Centre d’action sociale protestant, avant de devenir, en 2022, président de la Fondation du protestantisme. Petit-fils du pasteur Freddy Durrleman, fondateur de La Cause, il inscrit cette réflexion dans une connaissance à la fois historique, institutionnelle et personnelle de la tradition sociale protestante.
Après les ténèbres, le retour dans la cité
« Post tenebras lux » : la devise de la Réforme, reprise par l’Église de Genève, offrait à Antoine Durrleman le point de départ symbolique de sa conférence donnée dans le cadre des Samedis de la Société de l’histoire du protestantisme français. Le thème annoncé – « L’essor des œuvres protestantes aux XIXe et XXe siècles : un élan prophétique ? » – invitait à relire deux siècles d’engagement social protestant à la lumière d’une question : ces œuvres furent-elles seulement charitables ou portaient-elles une véritable vision spirituelle, sociale et politique ?
« Ça dépasse simplement une histoire de construction et de pierre. C’est aussi une histoire d’évangélisation, une histoire d’attention aux autres, une histoire d’inventivité. »
Pour Antoine Durrleman, l’histoire commence au lendemain des Articles organiques de 1802. Après plus d’un siècle de marginalisation ouverte par la révocation de l’édit de Nantes, le protestantisme français retrouve alors une existence reconnue dans la nation. Cette reconnaissance reste encadrée, parfois étroitement, mais elle permet aux Églises protestantes de « retrouver véritablement droit de cité ».
À côté de la reconstitution des Églises, une autre dynamique se met en place : celle des œuvres. Elle ne se limite pas à la construction de temples, aussi nombreux soient-ils dans les anciens terroirs protestants. Elle manifeste un esprit d’entreprise, d’évangélisation, d’attention aux autres et d’innovation sociale. « Ça dépasse simplement une histoire de construction et de pierre », souligne Antoine Durrleman. C’est aussi, dit-il, « une histoire d’évangélisation, une histoire d’attention aux autres, une histoire qui souvent a fait preuve d’inventivité ».
« Cette évangélisation se fait par la mise en place d’innovations attractives. »
Le paradoxe des « œuvres protestantes »
« Comment une religion de la grâce seule peut-elle invoquer des œuvres protestantes ? Cela paraît évidemment une antithèse étonnante. »
L’expression peut sembler paradoxale. Comment parler d’« œuvres protestantes » dans une tradition théologique qui affirme le salut par la grâce seule ? Antoine Durrleman assume ce paradoxe, en rappelant qu’il emprunte l’expression à un ouvrage majeur publié à la fin du XIXe siècle : Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècle, dirigé par Frank Puaux à l’occasion de l’Exposition universelle de Chicago de 1893.
Ce volume de plus de 500 pages constitue, selon lui, un véritable monument documentaire. Il rassemble des centaines de notices rédigées par les responsables eux-mêmes : sociétés bibliques, œuvres missionnaires, écoles, infirmeries, institutions d’aide sociale, œuvres de jeunesse, patronages, journaux protestants. À travers ces notices apparaît ce qu’Antoine Durrleman appelle « l’âge d’or de la philanthropie protestante ».
Le mot « œuvres » n’y désigne donc pas une prétention au salut par l’action. Il renvoie plutôt à une conséquence concrète de la foi : une manière de servir, d’organiser, de soutenir, de réparer. Les œuvres protestantes naissent de la conviction que la foi ne se replie pas sur la seule intériorité. Elle prend corps dans des institutions, des maisons, des écoles, des lieux de soin, des formes d’accompagnement et de solidarité.
« Cet ouvrage donne à voir, avec une fierté qui ne se cache pas, la dynamique prodigieuse de cet âge d’or de la philanthropie protestante. »
Une solidarité d’abord interne
Dès le début du XIXe siècle, les Églises protestantes recréent les diaconats qui existaient avant la Révocation. Le diaconat réformé de Paris se reconstitue dès 1802 ; celui de l’Église luthérienne de Paris en 1809. Ces services ne sont pas encore des associations indépendantes, comme ils le deviendront après 1905, mais des fonctions internes aux Églises consistoriales.
Leur mission première est d’aider les coreligionnaires en difficulté. On parle alors d’indigents, de veuves, de malades, d’enfants pauvres. La charité protestante est d’abord une solidarité de minorité, tournée vers ce que l’on appelait le « petit troupeau ». Elle a aussi une fonction défensive : protéger les consciences protestantes dans un pays où de nombreuses institutions sociales, sanitaires ou éducatives sont tenues par des congrégations catholiques.
Cette inquiétude n’est pas abstraite. Antoine Durrleman rappelle que le XIXe siècle protestant redoute les pressions religieuses exercées dans les hôpitaux, les patronages, les écoles ou les œuvres de bienfaisance catholiques. Les œuvres protestantes entendent donc préserver la liberté de conscience. Elles sont charitables, mais elles sont aussi ecclésiales, identitaires et spirituelles.
Pasteurs, bourgeoisie, industriels : les acteurs d’un élan collectif
L’un des traits les plus frappants de cette histoire est la pluralité de ses acteurs. Les pasteurs jouent un rôle essentiel, notamment ceux issus des mouvements du Réveil. Mais ils ne sont pas seuls. Les laïcs occupent une place décisive.
Antoine Durrleman insiste sur l’engagement d’une élite sociale protestante : familles industrielles, bancaires, aristocratiques ou bourgeoises. Les noms des Mallet, André, Peugeot, Oberkampf, de Pressensé ou de nombreux autres traversent cette histoire. Ils apportent des dons, des legs, des réseaux, des bâtiments, une capacité d’organisation. Cette philanthropie n’est pas seulement financière : elle est aussi relationnelle, familiale, professionnelle.
Le protestantisme français, pourtant démographiquement minoritaire, parvient ainsi à créer des institutions durables grâce à une mobilisation collective très structurée. Les œuvres reposent sur des quêtes, des ventes de charité, des dons, des souscriptions, des tirelires familiales, des legs, mais aussi sur l’aide de protestants étrangers venus de Grande-Bretagne, d’Écosse, de Suisse ou des États-Unis.
Antoine Durrleman rappelle à ce sujet une formule saisissante : certains protestants fortunés de Paris se disaient presque « rançonnés » par les sollicitations incessantes des œuvres. Mais cette pression dit aussi la vitalité d’un monde où la générosité est pensée comme une responsabilité communautaire.
La place décisive des femmes
« Ce qui est très frappant, c’est la place de ces femmes dans l’initiative et dans la direction de ces différentes œuvres du protestantisme. »
L’autre grande originalité de ce mouvement est la place des femmes. Dans une société où elles ne disposent pas encore de droits politiques, et où leur rôle ecclésial reste limité, les œuvres leur offrent un espace d’initiative, d’autorité et de transformation sociale.
Antoine Durrleman cite notamment Émilie Oberkampf, épouse de Jules Mallet, figure majeure dans l’introduction en France des salles d’asile, ancêtres des écoles maternelles. Inspirées d’expériences britanniques, ces institutions accueillent les jeunes enfants entre la petite enfance et l’âge scolaire. Leur diffusion constitue l’une des innovations sociales liées au protestantisme du XIXe siècle.
Il évoque aussi Mme André-Walther, engagée aux Ombrages, à Versailles, dans une action sociale très diversifiée : infirmerie, école, ouvroir, formation professionnelle, aide aux jeunes. Cette figure deviendra célèbre malgré elle à travers L’Évangéliste d’Alphonse Daudet, roman qui propose une lecture critique, voire caricaturale, de certaines formes de prosélytisme protestant.
Mais au-delà des portraits individuels, c’est un mouvement plus profond qui se dessine. « De la philanthropie, on passe à l’action sociale ; de l’action sociale, on passe au suffrage », résume Antoine Durrleman. Les œuvres protestantes ont ainsi contribué, souvent discrètement, à préparer l’affirmation d’un féminisme protestant, dont Sarah Monod deviendra l’une des grandes figures.
« De la philanthropie, on passe à l’action sociale ; de l’action sociale, on passe au suffrage. »
Écoles, santé, jeunesse : l’innovation comme vocation
Les œuvres protestantes ne se contentent pas de reproduire les formes existantes de charité. Elles inventent. C’est l’un des points majeurs de la conférence.
Dans le domaine de l’instruction, le protestantisme français du XIXe siècle déploie un effort considérable. Les sociétés bibliques découvrent alors que de nombreux protestants ne savent plus lire la Bible, faute d’instruction suffisante après des décennies de marginalisation. D’où la création d’écoles, puis d’un véritable réseau d’établissements protestants. Antoine Durrleman rappelle qu’au moment des lois Ferry, on compte environ 1 500 écoles protestantes, dont une grande partie sera ensuite transférée aux communes.
« On cherche à donner à chacun le moyen d’aider, quelle que soit la modestie de ses moyens. »
La jeunesse constitue un autre champ d’innovation : patronages, colonies de vacances, œuvres des enfants à la montagne, associations des Trois Semaines. L’accueil d’enfants sur le plateau du Chambon, bien avant la Seconde Guerre mondiale, contribue à créer une culture locale de l’hospitalité qui jouera un rôle décisif pendant la Shoah.
Les Unions chrétiennes de jeunes gens importent aussi de Grande-Bretagne et des États-Unis une conception nouvelle de la formation de la jeunesse, associant vie spirituelle, instruction, sociabilité et activité physique. Le bâtiment du 14 rue de Trévise, à Paris, en demeure un symbole : foyer, bibliothèque, restaurant, piscine, piste de course et l’une des premières salles de basket de France.
Dans le domaine sanitaire, les infirmeries protestantes et maisons de santé entendent promouvoir une médecine rationnelle, attentive au soin réel, à distance des pratiques miraculeuses ou dévotionnelles. Là encore, le protestantisme s’inscrit dans les progrès de la médecine moderne tout en conservant une préoccupation spirituelle et humaine.
« Au XIXe siècle, il s’agit d’une charité conquérante, mais d’abord pour ses coreligionnaires. »
Du secours individuel à la transformation sociale
Avec la fin du XIXe siècle et le début du XXe, une mutation s’opère. L’action protestante ne se limite plus à soulager des situations individuelles. Elle interroge l’organisation même de la société. C’est l’émergence du christianisme social.
Autour de figures comme Tommy Fallot, Élie Gounelle ou Wilfred Monod, se développe l’idée que la foi chrétienne appelle non seulement la charité, mais aussi la justice. Il ne s’agit plus seulement d’aider les pauvres, mais de comprendre les causes de la pauvreté. Il ne s’agit plus seulement de moraliser, mais de transformer.
Cette évolution donne naissance à des fraternités, des lieux d’éducation populaire, des espaces de débat social. À Roubaix, la Solidarité d’Élie Gounelle en offre un exemple. À Paris, la Clairière, fondée par Wilfred Monod dans le quartier des Halles en 1911, incarne cette présence protestante au cœur des réalités urbaines et populaires.
Pour Antoine Durrleman, cette mutation est essentielle : elle montre que les œuvres protestantes ne sont pas seulement des institutions de secours, mais aussi des laboratoires de pensée sociale. Elles portent une vision du monde, une anthropologie, une critique de l’injustice.
1905 : séparation, autonomie et fragilité
« Cette réorganisation administrative, cette laïcité telle qu’elle s’est mise en place, a amené les œuvres diaconales à une autonomie qui a permis leur dynamisme. »
Les lois de 1901 et de 1905 modifient profondément le cadre institutionnel. La loi de 1901 reconnaît la liberté associative ; la loi de 1905 sépare les Églises et l’État, et oblige à distinguer juridiquement les activités cultuelles et les activités diaconales.
Pour le protestantisme, cette séparation se fait sans drame majeur, mais non sans conséquence. Les œuvres acquièrent une autonomie juridique qui favorise leur dynamisme. Plusieurs diaconats deviennent des associations reconnues d’utilité publique, capables de recevoir dons et legs. Mais cette autonomie introduit aussi une tension durable : comment maintenir une unité entre la vie spirituelle et l’action sociale lorsque les structures juridiques les séparent ?
« La séparation des Églises et de l’État s’est passée, pour le monde des œuvres, sans trop de difficultés juridiques, mais avec quand même le sentiment d’une forme d’appauvrissement. »
Antoine Durrleman parle à ce propos d’une forme d’« appauvrissement » possible. La distinction légale, nécessaire dans le cadre républicain, risque de fragmenter ce que le protestantisme pensait souvent de manière globale : la personne humaine, dans ses besoins matériels, moraux, sociaux et spirituels.
De l’âge d’or à l’âge d’argent
La Première Guerre mondiale marque une rupture. Les pertes humaines touchent profondément le protestantisme français, en particulier ses élites, ses cadres associatifs, ses mouvements de jeunesse. Antoine Durrleman rappelle qu’une proportion importante des membres de la Fédération des étudiants protestants disparaît dans le conflit.
Les œuvres ne s’effondrent pas, mais elles vieillissent parfois. Certaines conservent une grande vigueur, d’autres peinent à renouveler leur encadrement. Le scoutisme protestant, né au début du XXe siècle, illustre cette ambivalence : reconnaissance croissante par les Églises, mais encadrement parfois vieillissant après 1918.
Pour autant, l’inventivité protestante ne disparaît pas. L’Armée du Salut, présente en France depuis la fin du XIXe siècle, connaît une montée en puissance dans l’entre-deux-guerres : soupes populaires, présence de rue, Palais de la Femme, Cité de refuge, combat contre le bagne de Guyane.
La Cause, fondée en 1920 par le pasteur Freddy Durrleman, grand-père d’Antoine Durrleman, incarne également cette fécondité nouvelle : action missionnaire, éditions, radio protestante, aide sociale, adoption d’enfants. Elle montre que l’articulation entre évangélisation et solidarité demeure au cœur de certaines œuvres protestantes.
Cimade, SOS Amitié, soins palliatifs : les nouveaux terrains du XXe siècle
« Avec la Cimade, ce qu’on voit de plus en plus s’affirmer, c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui l’action de plaidoyer. »
La seconde moitié du XXe siècle ouvre d’autres champs d’action. La Cimade, née dans le contexte de la guerre, devient progressivement l’une des grandes institutions protestantes de défense des étrangers, des exilés et des droits fondamentaux. Avec elle s’affirme une dimension que l’on nomme aujourd’hui le plaidoyer : non seulement aider, mais défendre, alerter, interpeller.
En 1963, SOS Amitié naît à l’initiative de la Fédération protestante de France et de l’Église réformée de France. L’idée est alors novatrice : offrir une écoute téléphonique anonyme, bienveillante, disponible à ceux qui traversent la solitude ou la détresse. L’œuvre se sécularisera ensuite, mais son origine protestante rappelle la capacité d’innovation du protestantisme face à des souffrances nouvelles.
« La création de SOS Amitié en 1963 est une innovation absolument complète. »
Autre domaine majeur : les soins palliatifs. Antoine Durrleman souligne le rôle pionnier des Diaconesses de Reuilly dans l’accompagnement de la fin de vie, notamment à Versailles, sur le site des Ombrages. À une époque où la mort se déplace du domicile vers l’hôpital, où la médecine devient de plus en plus technique, le protestantisme contribue à réintroduire la relation, l’écoute, la dignité et l’accompagnement spirituel dans le soin.
« C’est une vision protestante de l’accompagnement en soins palliatifs qui se fait jour. »
Le prix de la professionnalisation
« Elles ont échangé une liberté créatrice contre une sécurité financière. »
La fin du XXe siècle et le début du XXIe exposent cependant les œuvres protestantes à de nouvelles tensions. L’extension de l’État social, la Sécurité sociale, les financements publics, les normes administratives et les appels à projets transforment profondément leur mode d’action.
Antoine Durrleman formule ici l’un des diagnostics les plus forts de sa conférence : les œuvres ont souvent « échangé une liberté créatrice contre une sécurité financière ». Autrefois financées par les dons, elles pouvaient inventer, expérimenter, prendre des risques. Désormais, beaucoup dépendent de dispositifs publics, de cadres réglementaires, de normes professionnelles et budgétaires.
Cette évolution a permis la stabilité, la montée en compétence, la professionnalisation. Mais elle a aussi entraîné une dilution possible de l’identité protestante. Certaines institutions n’affichent plus clairement leur origine, ni même leur histoire. La Croix-Bleue, autrefois liée aux ligues protestantes de tempérance, est citée comme exemple d’une œuvre dont la référence protestante s’est largement effacée.
La question devient alors décisive : comment rester fidèle à une inspiration spirituelle sans renoncer aux exigences professionnelles contemporaines ? Comment agir dans un cadre public laïque sans perdre la mémoire qui a rendu l’action possible ?
« Là où les institutions protestantes avaient la liberté de proposer, d’inventer, d’essayer, elles ont été de plus en plus soumises à des logiques d’appels à projets. »
Concentration, recompositions et nouvel essor évangélique
« La Fondation du protestantisme a été créée pour que ces bâtiments, ces pierres léguées par nos prédécesseurs, puissent redevenir des pierres vivantes. »
Aujourd’hui, le paysage des œuvres protestantes se recompose. D’un côté, on observe un mouvement de concentration autour de grandes institutions : Fondation John Bost, Fondation des Diaconesses de Reuilly, Fondation de l’Armée du Salut, Fondation du protestantisme, créée en 2001 pour soutenir, abriter et transmettre des projets d’intérêt général dans les domaines philanthropique, social, humanitaire, éducatif et culturel.
La Fondation du protestantisme, présidée par Antoine Durrleman, assume notamment une mission patrimoniale : éviter que des bâtiments hérités d’anciennes œuvres soient vendus pour survivre à court terme, et permettre qu’ils redeviennent des « pierres vivantes », disponibles pour de nouveaux projets.
D’un autre côté, on assiste à une nouvelle efflorescence d’initiatives, souvent venues du monde évangélique. Antoine Durrleman cite les Associations familiales protestantes, aujourd’hui très dynamiques, les écoles protestantes hors contrat regroupées dans le réseau Mathurin Cordier, ou encore le SEL, acteur important du parrainage et de la solidarité internationale.
Le protestantisme social historique et le protestantisme évangélique contemporain ne produisent pas les mêmes formes d’engagement, ni les mêmes vocabulaires. Mais tous deux témoignent d’une permanence : la foi protestante continue de susciter des œuvres, des institutions, des réseaux, des formes concrètes de service.
Un élan prophétique ?
Reste la question posée par le titre de la conférence : cet essor des œuvres protestantes fut-il, et demeure-t-il, un « élan prophétique » ?
La réponse d’Antoine Durrleman est nuancée, mais clairement affirmative. Prophétique, non pas au sens d’une prétention à détenir seule la vérité sociale, mais au sens biblique d’une parole devenue action, d’une foi qui discerne les fragilités du temps et cherche à y répondre.
« Oui, elles ont eu une dimension prophétique. Oui, je crois qu’elles la conservent dans un monde qui a complètement changé. »
Les œuvres protestantes ont été prophétiques lorsqu’elles ont inventé des salles d’asile, des écoles, des colonies de vacances, des lieux de soin, des centres sociaux, des formes d’écoute, des soins palliatifs. Elles l’ont été lorsqu’elles ont défendu la liberté de conscience, l’éducation des plus pauvres, la dignité des malades, l’accueil des enfants, la défense des étrangers, l’accompagnement des personnes isolées.
Mais cet élan n’est jamais acquis. Il suppose une fidélité active, une mémoire vivante, une capacité à ne pas laisser l’institution étouffer l’inspiration. Antoine Durrleman conclut en citant Sarah Monod, qui voyait dans l’œuvre des Diaconesses de Reuilly une double exigence : « l’association librement disciplinée » et « l’éducation professionnelle ».
Tout est peut-être là : une liberté spirituelle qui accepte la discipline d’un projet commun ; une charité qui ne se contente pas de bonnes intentions, mais se forme, s’organise, se professionnalise ; une fidélité à l’Évangile qui ne se réfugie pas dans le discours, mais prend corps dans des institutions.
Deux siècles après le retour du protestantisme dans la cité, les œuvres protestantes rappellent ainsi que la foi ne se mesure pas à sa visibilité seule, mais à sa capacité de servir. Leur histoire n’est pas seulement celle d’un patrimoine. Elle demeure une interrogation adressée au présent : quelles œuvres, aujourd’hui, sauront porter la lumière après les ténèbres ?
« C’est à la fidélité au principe posé par les pieux fondateurs à la base de l’œuvre que nous devons attribuer son développement et sa spécificité. »
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Antoine Durrleman
Technique – Rédaction : David Gonzalez, Alban Robert
