Suis-je le gardien de ma terre ?

Suis-je le gardien de ma terre ?

La confession incarnée de Martin Kopp, théologien en quête du sel et de la lumière de la terre.

Un contenu proposé par Ensemble - Strasbourg

Publié le 10 novembre 2015

Auteur : Martin Kopp

Martin Kopp est chargé de plaidoyer pour la justice climatique, membre de la Fédération luthérienne mondiale.

Je vais écrire avec le cœur. Non que la tête importe peu, au contraire. Ces deux approches éclairent un même enjeu et, chacune jetant sa propre lumière et sculptant une autre silhouette, qu’ensemble elles se complètent.

Ce qui émane de mon for intérieur, ici, maintenant, c’est un amour sincère pour les créatures et la création. Je vous écris depuis une maison perdue au fond d’une vallée. La fenêtre ouverte laisse entrer le chant des grillons et les sapins dessinent leurs contours sombres sur le ciel de la nuit tombante. Ce matin, j’ai déambulé dans une prairie et j’ai eu plaisir à marcher pieds nus dans l’herbe chaude, ou fraîche et humide dans les coins d’ombre, de plonger mes doigts de pied dans le ruisseau, puis de les enfoncer dans les mottes meubles formées par les taupes, de contempler le vert des feuilles à contre jour, le contraste entre la tendreté de la mousse et la dureté de l’écorce qui l’accueille et la soutient, de respirer l’odeur de l’humus du sous-bois.

Peut-être dans ces lignes verras-tu, lecteur-trice, un accès de romantisme. Il nous fait une fièvre, voilà qu’il nous sert du Rousseau à la petite semaine. Mais pardon, mon ami-e, c’est là que pour moi tout commence ! Précisément ici, dans ces choses que j’aime. Si je lis, pense, écris, publie, m’engage, donne mon temps et mon énergie, c’est parce que je les aime, ces paysages, ces bêtes et ces plantes, ces chênes, ces lys et ces ruisseaux, ces grands requins blancs et ces coraux… toute cette beauté que j’ai pu admirer durant mon récent tour du monde et que j’admire en France, dont je peux jouir – non seulement au sens esthétique du terme, mais aussi au sens matériel, au sens où cette création et sa formidable dynamique de vie me nourrit  et soutient mon existence. Oui, la faculté d’émerveillement est à redécouvrir, les temps de contemplation sont à restaurer. L’admiration est un acte spirituel profond et incontournable, il est la source de la reconnaissance devant le don de Dieu.

Détruire la création, c’est nous détruire nous-mêmes et dire non au projet de Dieu pour nous. Détruire la création, c’est la voler à nos enfants et dire non à leur droit de jouir de la vie à leur tour. Mais surtout, détruire la création, c’est insulter Dieu, pour qui créer fut le premier acte d’amour.

Aussi, entre en méditation et pose-toi cette question : qu’y a-t-il que tu aimes,toi, et que la crise écologique, dans la diversité de ses dangers, mette en péril ? Silence. L’exercice n’est pas vain. Car l’indifférence est mère de l’insouciance. Et l’insouciance est mère de la passivité. Sans amour, pas de soin.

Mais mon élan premier est incomplet. Car la crise écologique touche l’intégralité de la création, et non seulement les autres créatures : elle frappe nos sœurs et frères humains. Tout est lié. Et les plus vulnérables, on le sait, ce sont les pauvres, les jeunes, les personnes âgées,les femmes, les marginalisés… Le pire, c’est que pour la grande majorité d’entre elles, ces personnes vulnérables n’ont qu’une responsabilité limitée voire insignifiante dans la constitution de cette crise. Prenez l’Afrique, un continent qui émet par an seulement 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais qui est une des zones du monde les plus sévèrement frappées d’ores et déjà par les conséquences néfastes des changements climatiques, comme la baisse des ressources en eau potable ou la désertification. La crise écologique pose donc un enjeu de justice multidimensionnel. C’est même l’ultime injustice, selon l’expression de Nicolas Hulot, car non seulement la responsabilité de ces victimes est restreinte voire quasi-nulle, mais encore, elles ont été et sont opprimées par les systèmes économiques et politiques qui en sont à la source.
Et quand la justice est menacée, on le sait, la paix l’est aussi. L’injustice est une violence qui appelle la violence. Même si le facteur écologique est rarement le seul facteur, il contribue, et contribuera de façon croissante, à constituer un cocktail explosif en de nombreux endroits du globe.

Face à cela, ce qui émane de mes tripes, c’est une révolte agitatrice. D’autant plus qu’aujourd’hui nous savons ce que nous faisons. La justice et la paix sont des valeurs cardinales pour le chrétien, des caractéristiques mêmes de l’horizon du royaume espéré. Et aussi des lieux privilégiés de l’engagement de nos Eglises pour le monde… dont les résultats et les objectifs sont mis en question par la crise écologique. Nulle lutte conséquente contre la pauvreté possible avec une élévation moyenne des températures de plus de 2° C. Nulle quiétude possible en situation de rareté des ressources et de compétition entre les humains pour ce qui est vital. Notre passion pour l’autre doit s’élargir et intégrer le défi écologique. Ou nous échouerons dans notre mission d’amour du prochain.Tout est lié.

Qu’est-ce à dire ? Tout est foutu ? Certes non ! Mon cœur est porté par l’espérance, qui mettra un point final à ce plaidoyer. Notre foi est ancrée dans le matin de Pâques, victoire de la vie sur la mort, promesse de la possibilité de l’impossible. Et nous pouvons être les témoins de cette espérance. Posons des actes de résistance et explorons les alternatives ! Reprenons le pouvoir sur nos assiettes, nos vêtements, nos déplacements… vivons simplement et trouvons notre joie dans les relations de travail, amicales, amoureuses… dans l’habitation consciente de la Création, collaborons avec la société civile laïque, n’ayons pas peur de renverser les tables des marchands, changeons de banque, désinvestissons des secteurs écocides et réinvestissons dans les solutions de demain ! Posons la question du sens, redéfinissons la vie bonne et le progrès. En d’autres mots, soyons sel et lumière de la terre. Il n’y a pas de programme plus beau. Il n’y a pas de programme plus urgent et nécessaire.

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