réflexion

L’instant présent est-il vraiment la solution ?

Thérapeute depuis de nombreuses années, j’ai longtemps répété à mes patients ce que l’on m’avait transmis : le pouvoir libérateur de l’instant présent. Mais, alors que nous faisons du sur place depuis un an, je m’interroge sur le caractère absolu de cette injonction.

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Publié le 12 février 2021

Auteur : Laurence Roux-Fouillet

« Ici et maintenant ». Combien de fois ai-je entendu ces mots ? Au minimum, toutes les fois où j’ai pratiqué le yoga ou la méditation, et quand je me suis formée à la sophrologie. Je les ai moi-même répétés pendant des années : « Si vous maintenez votre esprit ici et maintenant, il n’y a jamais aucun problème ». Cette force de l’attention portée à l’instant présent, sans jugement, est même l’un des fondements de la méditation – en particulier de la célèbre méditation de pleine conscience. Observer, écouter, sentir, accueillir ce qui se présente à nous en sont les maîtres-mots.

L’instant présent, c’est magique et libérateur ! Et cette découverte a même fait l’objet d’un ouvrage mondialement reconnu et vendu à plus des millions d’exemplaires : « Le pouvoir du moment présent », d’Eckhart Tolle, un thérapeute canadien qui fait figure de référence incontestée en la matière. Il y expose notamment une expérience de pleine présence vécue dans sa jeunesse, et qui a transformé toute sa vie. Une sorte d’épiphanie durant laquelle il connut la félicité en étant juste dans l’observation de ce qui se passe – pleinement présent. Une expérience tellement puissante qu’elle a même converti la célèbre journaliste Oprah Winfrey qui lui a consacré plusieurs émissions. Ce livre, je l’ai non seulement lu, mais je l’ai beaucoup offert à des amis stressés, anxieux ou hyperactifs.  Pour l’avoir vécu, j’en étais convaincue : la conscience du présent nous libère des pensées négatives et autres ruminations qui bombardent nos journées. C’est LA voie pour se sentir mieux.

Il faut dire que le cerveau humain a une réelle capacité à l’anticipation. Il aime prévoir, organiser et cherche même à influer sur le futur. Ça le rassure. Or, en nous projetant sans cesse sur « l’après », nous nous épuisons en vain et entretenons, surtout, une appréhension de ce qui va advenir, qui peut vite se transformer en anxiété permanente.

A l’inverse, d’autres personnes sont davantage tournées vers le passé : elles resassent, relisent mentalement les événements qu’elles ont traversés, ou entretiennent regrets ou remords. Et parfois, ces deux tendances s’alternent, laissant peu de répit aux cogiteurs que nous sommes.

Se poser à nouveau dans le présent aiderait donc à lâcher les anticipations futures et les ruminations passées, pour se sentir à nouveau apaisé et équilibré.

Un jour sans fin

Durant le confinement du printemps 2020, alors que nous étions bloqués chez nous avec de nombreuses craintes liées au futur (notre travail, notre santé, celle de nos proches…), j’ai à nouveau longuement conseillé de s’adonner à des moments de pleine conscience, notamment pour apprécier le présent dans sa simplicité. Un exercice qui était d’autant plus plaisant qu’il faisait beau, et qu’il était tout à fait possible de méditer assis sur un banc – sans personne autour de soi – ou devant sa fenêtre, en regardant les marguerites pousser ou en contemplant les nuages. Et il faut l’admettre, ces bulles de présence ont été bienvenues. Mais ça, c’était avant, quand nous en étions encore aux prémisses de ce que la pandémie nous réservait.

Car, passé un certain temps, il faut bien admettre que nous apprécions peu d’être ainsi cantonnés au présent, sans aucune perspective, et avec la sensation de revivre sempiternellement la même journée, comme les héros du film « Un jour sans fin ». Le confinement mondial et son avatar, le couvre-feu, assortis de mesures plus ou moins contraignantes et qui changent en permanence n’offrent que peu de perspectives sur le futur. Non seulement nous ne savons pas quand cela va finir, ni où nous allons, mais nous sommes privés de notre puissance créative – celle qui nous fait nous projeter et imaginer l’avenir.

Finalement, je ne peux que constater que, prisonniers du présent, nous sommes désormais au supplice – et ça n’est sans doute pas sans lien avec une recrudescence de syndromes dépressifs dans la population générale. Nous nous ennuyons, certes, mais surtout nous avons l’impression que notre futur nous a été confisqué. Il s’est volatilisé. On a gagné le présent, mais on a perdu l’espérance.

Se caler au présent ne suffit plus. C’est devenu extrêmement réducteur, limitatif, et insatisfaisant. Pire, c’est le présent qui est devenu angoissant. Nous avons besoin qu’on nous rende notre futur – ou en tout cas la possibilité à l‘imaginer, à s’y projeter et à le maîtriser autant que faire se peut. Nous souffrons d’avancer « au jour le jour », sans l’espoir d’aucune perspective un tant soit peu nouvelle, créative, légère. Alors, oui, peut-être faut-il bien admettre que nous avons été dogmatiques en prônant la suprématie exclusive du présent. Certes, il aide à se recaler et à se libérer des maux du quotidien, mais, sans possibilité à penser notre futur, notre anxiété grandit et notre espérance se volatilise. L’Homme est un être pensant. Il a besoin de sentir, de vivre, d’accueillir, mais aussi de créer et d’imaginer. Du passé nous tirons nos expériences.  Mais présent et futur sont tout aussi nécessaires. Le présent oui, mais pas trop longtemps.

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