En 2000, le conseil de la Fédération protestante de France a organisé un brainstorming sur les enjeux qui se posaient au protestantisme dans le siècle qui s’ouvrait. Certains ont évoqué les Églises issues de l’émigration. Un groupe de travail a été constitué et a rédigé un rapport indiquant que ces Églises étaient bien plus nombreuses que ce qu’on pensait. Il a donné naissance au service Mosaïc. Son objectif : aider les Églises de la Fédération protestante à relever le défi de la rencontre avec ces Églises sœurs peu connues.


Les origines des Églises issues de l’émigration

Au XVIIe et XVIIIe siècle, pendant la période du Désert, une expression protestante a subsisté dans les chapelles d’ambassade (Suède, Danemark). De nos jours, on trouve à Paris une église américaine, une allemande, une anglicane et une suédoise, de même qu’il existe une église française à Londres, Washington, Stockholm ou Berlin. Ces Églises accueillent les étudiants et les expatriés de ces pays.

À côté de ces Églises qui relèvent des relations diplomatiques, le XXe siècle a vu l’émergence de deux unions d’Églises qui se sont formées pour accueillir une émigration politique et économique. Ce sont l’UEEAF (Union des Églises évangéliques arméniennes de France, créée en 1924) et la FPMA (Église protestante malgache en France créée en 1959).

La dernière partie du XXe siècle a vu une amplification de ce phénomène avec l’émergence des Églises africaines, mais aussi chinoises, coréennes, tamoules, brésiliennes, kabyles…


Une mosaïque d’Églises

Du fait de leur immense diversité, nous pouvons classer ces Églises selon quatre types.

1) Communautés rattachées à l’Église d’origine

Il s’agit d’Églises historiques, héritières des missions européennes qui se sont organisées pour accompagner pastoralement leurs membres venus en France. Nous pouvons citer comme exemple les presbytériens camerounais, les méthodistes de Côte d’Ivoire ou l’Église évangélique du Congo. Les pasteurs sont envoyés par l’Église mère qui cherche à maintenir un lien avec sa diaspora.

2) Communautés linguistiques intégrées dans une union d’Églises françaises

Des communautés étrangères demandent leur adhésion à des unions d’Églises françaises. L’Église vietnamienne de Marseille est rattachée à l’Union des Églises libres, les communautés cingalaises et tamoules de Paris sont intégrées dans le réseau des Églises apostoliques et l’Église évangélique kabyle de Pantin a demandé son adhésion à la Fédération baptiste.

L’ecclésiologie congrégationaliste des Églises évangéliques apporte la souplesse nécessaire à ces demandes d’adhésion. Ce type de rattachement permet un équilibre entre identité ethnique et intégration dans une structure française.

3) Communautés constituées en Unions indépendantes de l’Église d’origine

Des Églises au départ indépendantes se sont regroupées selon un critère culturel ou linguistique. Nous avons évoqué les Églises arméniennes et malgaches, on peut ajouter les Églises haïtiennes, tamoules, chinoises… La Fédération des Églises coréennes en France (FECF) regroupe des Églises presbytériennes, baptistes et pentecôtistes qui ont en commun d’être coréennes.

4) Communautés missionnaires indépendantes sans dénomination

Il s’agit d’une nébuleuse qui correspond à l’importation des méthodes du business religieux en Afrique. Ces Églises d’expression charismatique déploient souvent une théologie de la prospérité et du miraculeux. Elles se rassemblent autour de la personnalité de leur pasteur, et se font et se défont au gré de l’évolution de ces-derniers qui sont souvent clandestins.

À ces quatre types d’Églises, il faut ajouter les personnes d’origine étrangère qui ont fait le choix de rejoindre les Églises françaises dans une démarche d’intégration. En banlieue parisienne, il existe des communautés de l’Église unie ou des églises évangéliques dont les membres sont à plus de 80% issus de l’émigration. De nombreuses églises n’ont pas un seul enfant « blanc » dans leurs différents groupes de catéchèse.


Les couleurs théologiques et spirituelles

Ces Églises connaissent un succès parce qu’elles offrent à leurs membres un avenir et une espérance. Deux témoignages nous aideront à l’entendre.

Un sociologue qui participait à un culte d’une Église africaine pour analyser son discours a déclaré : « Le cœur du message était : “ Vous êtes fils de roi !“ » La population était composée de travailleurs immigrés qui luttent toute la semaine pour vivre dans un milieu hostile. Le dimanche, ils mettent de beaux habits pour entendre un message qui souligne leur dignité. »

Un pasteur chinois parlait du recrutement de son Église : « Mettez-vous dans la peau d’un immigrant fraichement arrivé. Il s’est endetté pour venir en France, il est sans-papier, travaille et vit dans des ateliers clandestins. On va le voir et on lui dit : “Sais-tu que tu as une valeur infinie devant Dieu. Rejoins-nous, on va prier avec toi, pleurer avec toi, espérer avec toi, et tu t’en sortiras“. Ils viennent tous. »

Le théologien Walter Hollenweger a relevé quelques points pour souligner la spiritualité de ces Églises :

  • Culture de l’oralité.
  • Théologie narrative, d’où l’importance du témoignage.
  • Spiritualité qui accorde une importance au corps (vision holistique de la personne).
  • Attention apportée aux rêves et aux visions.
  • Pratique de la prière de guérison.
  • Croyance en l’existence de forces spirituelles, qui peuvent être bonnes ou mauvaises.

Il a fait remarquer que ces points étaient souvent assez proches du vécu des premières Églises dans le Nouveau Testament.

Parfois ces expressions de la foi sont déroutantes pour les Églises installées, mais elles correspondent à la culture de ces pays qui sont beaucoup moins touchés par la sécularisation que les pays occidentaux.

Comme les Églises sont récentes, elles sont appelées à évoluer avec l’intégration de leurs membres.


Les Églises aujourd’hui

Il n’existe pas d’étude exhaustive sur les Églises d’origine étrangère. Certaines rassemblent des milliers de fidèles (les trois plus grandes Églises de la région parisienne sont exclusivement africaines), d’autres se réunissent dans des garages. Certaines sont organisées en fédérations d’autres sont confidentielles. On trouve parmi ces Églises le meilleur et le pire, mais leur croissance est indéniable. Quelques données en guise de sondage.

  • Selon le service Mosaïc , en 2010, il y avait 30 communautés africaines à Lyon, 17 à Toulouse, 13 à Rennes, 12 à Strasbourg plus 5 asiatiques et 2 malgaches.
  • En 1995, il y avait deux églises tamoules en région parisienne, aujourd’hui, elles sont plus de 30.
  • En 2015, une étude a été réalisée sur les communes de Melun et Le Mée, en grande banlieue parisienne. Elle a relevé 17 Églises africaines pour une population de 60 000 habitants. Si on fait une extrapolation sur la région parisienne, cela ferait 1700 églises. Même en divisant ce nombre par deux, cela reste bien plus élevé que l’ensemble des Églises de toutes les dénominations protestantes de souche.

Il y a quelques années, un responsable de l’Église catholique parlait des difficultés à trouver un évêque pour pourvoir le siège de Saint-Denis, en banlieue parisienne. Raison invoquée : il y aurait dans ce département plus d’Églises protestantes que de paroisses catholiques. Pour le protestantisme qui s’est toujours considéré comme minoritaire en France, le bouleversement est copernicien.

En 2014, à l’occasion de la coupe du monde de football, le journal Réforme a fait une enquête sur les Églises brésiliennes en région parisienne. Selon le pasteur de la principale de ces Églises, il y aurait de nos jours plus de trente Églises évangéliques brésiliennes franciliennes, contre quatre dix ans auparavant !

Même s’il est difficile d’avoir un regard global sur ces Églises, on peut affirmer qu’elles renouvèlent profondément le paysage ecclésial de la France qui change de couleur au sens propre du terme.


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