Un homme blessé

Un homme blessé

L’itinéraire de Jean-Pierre, homosexuel et protestant.

Un contenu proposé par Ensemble - Strasbourg

Publié le 9 septembre 2013

Auteur : Albert Huber

Il vient d’assister à l’installation du nouveau président luthérien à l’église Saint-Thomas le mois dernier. Jean-Pierre [prénom d’emprunt] a été baptisé et confirmé à l’église luthérienne de son village. Il y a fréquenté fidèlement le catéchisme, l’École du Dimanche et, en beaux habits du dimanche, les cultes en allemand.

Aujourd’hui, autour d’une paroisse du centre ville, il cherche à maintenir le lien avec le protestantisme de sa jeunesse. Il n’a pas connu son père mort jeune. Il en a souffert. Mais, c’est le corps à corps avec son homosexualité qui a marqué et détermine toujours sa vie au quotidien. Confessions à bâtons rompus.

« Pourquoi moi-même suis-je homosexuel et pas mes deux frères ? L’ai-je choisi ? Non. Aucun homosexuel n’a choisi de l’être. Je sais que, à 12 ans en classe de 6 e, j’étais vivement troublé par les photos de la statuaire grecque masculine et que je ne ressentais absolument rien à la vue des Vénus ! Je me désolais aussi devant les pagnes qui cachaient les virilités dans les illustrations alanguies de Schnorr von Carolsfeld, peintre et graveur allemand du 19 e, auteur de notre innocente Bonne Nouvelle, notre bon livre de religion.

Plus tard, dans ma grande naïveté, alors que mes camarades s’extasiaient bruyamment devant les formes féminines, je prenais mon manque d’intérêt pour de la vertu chrétienne. J’étais très croyant. Plus tard encore, après l’une ou l’autre expérience amoureuse vécue dans la fébrilité, la culpabilité et la honte, j’ai réalisé que je faisais certainement partie de ces gens que l’on appelle les homosexuels… les pédés et tous ces noms qu’il faudra assumer, quolibets et ricanements dans le dos.

Ceux qu’on appelle aussi les sodomites : images terrifiantes et sulfureuses de domination, d’extermination qui se bousculent dans votre tête. J’avais prié, beaucoup prié, pour être normal. « Frappez et on vous ouvrira. » Et on ne m’a pas ouvert. Adieu le petit bonheur tranquille auquel moi aussi je rêvais adolescent : femme, enfants…

Quel tort ai-je à être homosexuel ? Aucun ! Quel mérite avez-vous, vous qui êtes hétérosexuels, à ne pas l’être ?

Vous n’avez aucun mérite. Qu’est-ce qui vous autorise parfois à être arrogant puisque vous êtes du bon côté ? Vous vous êtes tout simplement donné la peine de glisser sur la pente naturelle, comme 95 % des gens. Sur un boulevard, sur une avenue. Pour moi, pour nous les 5 %, le sentier est étroit, escarpé, rocailleux, il longe les précipices où l’on peut glisser et se fracasser la nuque.
Comment ne pas comprendre le rejet de parents jamais confrontés à la question – l’homosexualité fait peur – et qui n’en ont que les images réduites véhiculées par les médias. Celles provocatrices des Gay Pride, entre autres, qui ne sont que des défoulements outranciers après des décennies de clandestinité. Et ces homosexuels qui ne sont que la caricature d’eux-mêmes dans certains films destinés aux rieurs.

Ce n’est donc pas, et il faut le crier si nécessaire, une espèce de perversion malsaine, un esprit de débauche qui nous a rendu homosexuels. Que chacun en prenne conscience, en particulier dans les Églises. Dieu a créé un homme et une femme. Oui, mille fois oui. Mais nous, nous existons. Des esprits simples, naïfs ou bornés s’imaginent encore – par manque d’information ou par volonté de ne pas être informés – que l’on peut en guérir. Non ! A l’image des responsables des Églises Évangéliques libres, il est trop facile de nous asséner sans cesse les traumatisants versets homophobes de la Bible.

Des textes écrits il y a 3 000 ans, dans un monde totalement différent. Monde grec où l’homosexualité était institutionnalisée, hiérarchiquement codifiée : l’homme adulte, ami du père, éduquant, formant le jeune. Monde romain où le maître avait tous les droits sur ses esclaves, masculins, féminins, enfants, adultes. Et quelles civilisations pourtant ! On nous dit que globalement nous sommes acceptés dans nos sociétés occidentales. Oui, mais relativisons. C’est le cas dans les milieux intellectuels urbains, dans les milieux artistiques. Oui pour des personnes d’un certain niveau d’études. Mais pas dans nos campagnes, villages, hameaux, sur les chantiers, dans les ateliers. Là, les pasteurs, les responsables engagés en Église, tous une fois bien informés et débarrassés de leurs préjugés, ont un magnifique rôle à jouer. Ils participeront à la construction de communautés plus humaines et cela les honorera.

Au cours des siècles et trop tard malheureusement, les noirs, les indiens, les colonisés, les femmes… se sont vu reconnaître des droits. On a même débattu si tous avaient une âme – voir la controverse de Valladolid, dispute théologique sur la colonisation du Nouveau Monde. Des négociations, hésitations, frilosités aujourd’hui ridicules. Et nous, nous homosexuels, nous resterions les derniers damnés de la Terre ? Nous ne voulons pas de la tolérance qui peut être condescendante. Nous avons simplement besoin de ce respect et de cette dignité dus à tout être humain, à tout citoyen.»

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