Une faculté née dans l’exigence

L’an dernier, la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine célébrait ses 60 ans. Pour évoquer cette histoire, peu de témoins sont aussi précieux qu’Émile Nicole. Il fut l’un des six premiers étudiants de l’institution et l’un de ses deux premiers diplômés. Une mémoire vivante, donc, de ce qu’il appelle volontiers la période « héroïque » de la faculté.

Dès les débuts, raconte-t-il, l’ambition était claire : ne pas créer une simple école biblique, mais une véritable faculté. Ce choix supposait un niveau d’exigence, de préparation et de recherche porté notamment par deux figures fondatrices, Samuel Bénétreau et Henri Blocher. Il ne s’agissait pas seulement d’enseigner la théologie évangélique, mais de le faire avec une rigueur capable de soutenir le nom même de « faculté ».

« Les enseignants préparaient leurs cours avec beaucoup de soin et veillaient à ce qu’il y ait un niveau de recherche et de travail qui corresponde au titre que l’on voulait donner à l’établissement. »

Former pour les Églises, sans renoncer au temps long

En soixante ans, la mission de la FLTE a évolué. À ses débuts, la faculté accueillait largement des étudiants venus de tout l’espace francophone : Afrique, Suisse, Belgique, Canada. Avec le développement d’autres lieux de formation théologique, notamment en Afrique, Vaux-sur-Seine est devenue davantage une faculté au service des Églises en France.

Mais ce lien avec les Églises n’a jamais signifié une simple adaptation aux demandes immédiates du terrain. Émile Nicole insiste sur la nécessité d’un vrai dialogue : écouter les besoins des communautés, sans réduire la formation théologique à une réponse pratique ou utilitaire.

C’est l’un des points les plus forts de l’entretien : la théologie demande du temps. Elle suppose l’apprentissage patient des langues bibliques, la fréquentation des textes, l’effort intellectuel. Même lorsque l’hébreu ou le grec sont ensuite partiellement oubliés, quelque chose demeure : une manière d’avoir appris à travailler sérieusement.

« Les Églises souhaitent souvent avoir une formation plus pratique, plus immédiate. Et c’est le devoir aussi de la faculté de faire comprendre qu’il faut une formation solide. »

Le sérieux académique comme discipline spirituelle

Que signifie, concrètement, travailler en théologie avec exigence académique ? Pour Émile Nicole, cela commence par une vertu simple : être bien informé. On ne réfléchit pas sérieusement sans avoir appris, lu, comparé, vérifié.

La formation théologique ne peut donc pas se limiter au seul milieu évangélique. Elle doit s’ouvrir à l’ensemble du protestantisme, aux travaux catholiques, au judaïsme, mais aussi aux grandes figures de la théologie contemporaine. Émile Nicole évoque ainsi la nécessité d’avoir étudié Bultmann, Pannenberg ou Moltmann, non pour se dissoudre dans toutes les pensées, mais pour comprendre le champ dans lequel la théologie se déploie.

Cette exigence se traduit aussi par une méthode : ne pas affirmer sans référence. Citer, documenter, situer. La théologie n’est pas une science comme les autres, mais elle comporte bien une dimension scientifique : elle oblige à rendre compte de ce que l’on avance.

« Il faut des références à ce que l’on affirme. Ne pas affirmer les choses simplement en disant : “on a dit” ou “certaines personnes ont dit”. »

Dialoguer avec la recherche sans perdre son identité

L’entretien aborde aussi une question décisive pour la théologie évangélique contemporaine : peut-elle dialoguer pleinement avec la recherche universitaire sans perdre son identité ?

Pour Émile Nicole, la réponse est oui, même si ce dialogue n’est pas toujours simple. Il reconnaît que certains milieux universitaires peuvent regarder la théologie évangélique avec distance, voire avec condescendance. Mais cela ne doit pas empêcher le dialogue avec les différentes composantes de la recherche biblique.

La faculté assume un cadre confessionnel : une déclaration de foi, proche de celles des Églises dont elle est issue et qu’elle sert. Ce cadre n’est pas présenté comme un obstacle à la recherche, mais comme l’horizon dans lequel l’enseignement est donné. Il n’empêche pas d’étudier l’histoire de la critique biblique, les théories des sources ou les approches historico-critiques.

« Celui qui accepte avec joie et conviction les doctrines principales de la foi chrétienne ne les vivra pas comme une contrainte. »

La foi comme combat, non comme simplification

L’un des passages les plus universels de l’entretien tient à cette manière de refuser les oppositions trop faciles. La foi n’est pas présentée comme une certitude simplificatrice qui abolirait les tensions. Au contraire, elle traverse les doutes, les complexités, les épreuves.

Émile Nicole rappelle que la Bible elle-même n’est pas un livre simple au sens réducteur du terme. Elle porte une profondeur, une complexité, des tensions qui obligent à travailler. La fidélité à l’Écriture ne dispense donc pas du combat intérieur ; elle y conduit.

« La vie chrétienne, c’est aussi un combat avec ses épreuves. Tout n’est pas si simple. »

Cette phrase donne à l’entretien une portée qui dépasse le seul cadre académique. Elle touche à la condition même du croyant : penser, croire, douter, chercher, servir. La théologie n’est pas une fuite hors de la vie spirituelle ; elle peut devenir l’un des lieux où cette vie s’éprouve et se structure.

Revenir toujours au texte biblique

À la fin de l’entretien, Émile Nicole revient à ce qui constitue peut-être le cœur de sa vocation d’enseignant de l’Ancien Testament : le contact direct avec le texte biblique.

Étudier suppose de lire les autres, de consulter les commentaires, de connaître l’histoire de l’interprétation. Mais rien ne remplace la confrontation personnelle, patiente, précise avec le texte lui-même. Là se joue une part essentielle de la formation théologique : apprendre à ne pas parler de la Bible de trop loin.

« Quand on étudie, il faut aussi connaître ce que disent les autres, mais c’est fondamental d’être toujours en prise directe avec le texte. »

C’est peut-être la meilleure définition de la vocation théologique que propose cet entretien : une pensée instruite, une foi assumée, une méthode rigoureuse, mais toujours ramenées à cette source première qu’est l’Écriture.

Dans un monde où l’on demande souvent aux institutions religieuses des réponses rapides, pratiques, immédiatement utilisables, Émile Nicole rappelle la fécondité d’un autre rythme : celui de l’étude, de la transmission, de la fidélité intellectuelle et spirituelle. Une théologie qui ne se contente pas de répéter, mais qui apprend à lire.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Emile Nicole
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures

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