Les pasteurs Antoine Nouis et Florence Taubmann commentent le texte biblique de Jean 2. 13-25.

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0:14 Lecture de Jean 2, 13-25
1:19 Commentaires du texte biblique

La Pâque, le Temple et le geste de Jésus

Ce récit nous parle d’abord de la Pâque : « La Pâque des Juifs était proche. » Il faut sans doute, pour entrer dans ce texte, dire quelques mots de la différence entre l’Évangile de Jean et les trois autres évangiles.

Dans les évangiles synoptiques, Matthieu, Marc et Luc, le plan géographique est assez clair : d’abord le ministère de Jésus en Galilée, puis le voyage de la Galilée vers Jérusalem, et enfin la Passion. Dans ce cadre-là, l’épisode de l’expulsion des marchands du Temple se situe à l’orée de la dernière semaine.

Dans l’Évangile de Jean, le plan est différent. Jésus y fait plusieurs allers-retours entre la Galilée et la Judée. Cela permet à Jean de situer ce récit au commencement même de son évangile. Et ce déplacement n’est pas neutre : il donne à ce passage une valeur programmatique. Ce récit est placé comme un commencement, un geste inaugural, une parole en acte sur ce que Jésus vient remettre en question.

Deux réalités majeures : la Pâque et le Temple

Pour entendre ce récit, il faut mesurer ce que représentent la Pâque et le Temple.

La Pâque, d’abord, c’est la mémoire vivante de la sortie d’Égypte, la réactualisation du salut de Dieu pour son peuple.

Le Temple, ensuite, est le centre névralgique de la religion juive de l’époque. Il est encore en activité jusqu’à sa destruction en l’an 70. On y pratique les sacrifices d’animaux, les offrandes végétales, tout un système cultuel organisé autour du grand prêtre, des prêtres et des lévites. C’est un monde religieux vivant, structuré, puissant. L’Évangile de Luc le montre encore lorsque Jésus est présenté au Temple et que ses parents y offrent des tourterelles, selon la prescription.

Avec ce récit, Jésus s’attaque donc à un « gros morceau » : à un système religieux symbolisé par le Temple.

Le judaïsme du Temple et le judaïsme du Livre

Il faut d’ailleurs rappeler qu’à cette époque coexistent déjà deux formes du judaïsme. Il y a le judaïsme du Temple, centré sur le sacrifice et le culte. Et il y a aussi ce qui deviendra le judaïsme rabbinique : un judaïsme de la synagogue, de la prière et de l’étude, déjà en germe depuis l’exil.

Autrement dit, à l’époque de Jésus, le judaïsme est beaucoup plus divers que ce qu’on imagine souvent. Et ici, Jésus conteste très précisément le judaïsme du Temple, c’est-à-dire une certaine manière d’organiser la relation à Dieu autour d’un lieu particulier, avec tout ce que cela implique comme médiations, hiérarchies, séparations.

Une architecture qui reflète une théologie

Le Temple n’était pas seulement un bâtiment. Il portait une théologie.

Sa géographie même était signifiante : le parvis des païens, le parvis des femmes, le parvis des hommes, le lieu des prêtres, puis le Saint des saints, où seul le grand prêtre entrait, une fois par an. Toute cette architecture mettait en scène des frontières successives, selon que l’on était juif ou non-juif, homme ou femme, simple fidèle, prêtre ou grand prêtre.

Ainsi, derrière cette organisation spatiale, il y avait une représentation religieuse fondée sur la séparation, l’accès différencié, la distance à l’égard du sacré.

Or, déjà dans l’Ancien Testament, une certaine méfiance s’exprime vis-à-vis de cette volonté de fixer Dieu dans une maison. De même qu’il existe une réserve à l’égard de la royauté, il y a aussi une réserve à l’égard du Temple. Certes, il y aura des rois en Israël, certes, il y aura un Temple, mais l’Écriture avertit déjà contre le danger de ces institutions.

Dieu accepte la médiation… sans s’y laisser enfermer

On peut même aller plus loin. Dans le livre de l’Exode, la description du tabernacle est extrêmement détaillée. Certains commentateurs disent que Dieu le donne après l’épisode du veau d’or, comme s’il constatait que l’être humain a besoin de médiations. Peut-être, dans l’absolu, l’humain pourrait-il se passer de médiation. Mais dans notre condition réelle, nous avons besoin de signes, de lieux, de formes.

Ainsi, Dieu donne le tabernacle, puis le Temple. Mais cela ne signifie pas qu’il s’y laisse enfermer.

C’est pourquoi il est important de relire aussi la prière de dédicace de Salomon, au premier livre des Rois. Salomon y dit, en substance : quand l’étranger viendra dans ce lieu et t’adressera sa prière, toi, Dieu du haut des cieux, tu l’écouteras. Autrement dit, à l’origine, le Temple devait être un lieu ouvert, où tout homme pouvait venir se tenir devant Dieu.

Quand le lieu de prière devient appareil religieux

Or il semble qu’avec le temps, ce lieu de prière ait été capté par un appareil religieux. Il n’a plus été d’abord un espace où l’on venait poser sa prière devant Dieu, mais un lieu de pouvoir, d’organisation religieuse, de contrôle.

Quand Jésus dit : « Ma maison sera appelée une maison de prière, et vous en avez fait une maison de commerce », il ne dénonce pas seulement le commerce des animaux ou le prix excessif des sacrifices. Il vise plus profondément une forme d’économie religieuse : une relation à Dieu devenue confisquée, administrée, verrouillée par l’institution.

C’est cette confiscation que Jésus vient contester radicalement.

Un geste prophétique

Le geste de Jésus, chasser les marchands, renverser les tables, doit être entendu comme un signe prophétique.

Dans la Bible, certaines choses sont dites par des paroles, d’autres par des gestes. Jérémie casse une cruche pour annoncer la catastrophe. Osée épouse une prostituée pour manifester à quel point l’amour de Dieu demeure face à l’infidélité de son peuple. Plus loin dans l’Évangile, Jésus lavera les pieds de ses disciples. Ce sont des gestes qui parlent.

Ici, en chassant les marchands, Jésus pose un geste qui dit une parole forte : une parole de contestation, mais aussi de remplacement. Car après avoir contesté le Temple, il annonce qu’un autre Temple va s’imposer : son propre corps.

En ce sens, il ne se contente pas de purifier le Temple. Il en annonce le dépassement.

La colère de Jésus

On peut bien sûr s’interroger sur la colère de Jésus. Après tout, la colère peut conduire au pire. Mais il existe aussi des colères justes, des colères saintes.

Ce qui frappe ici, c’est que cette colère n’est pas dirigée vers les païens, ni vers les pécheurs, ni vers les « mauvais croyants ». Elle vise le religieux lui-même, lorsqu’il pervertit la compréhension de Dieu. Jésus se met en colère parce qu’il voit là un contre-témoignage majeur, une manière de parler de Dieu qui finit par le défigurer.

Une autre compréhension de la religion

Quand Jésus dit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai », personne ne comprend sur le moment. Les disciples eux-mêmes ne comprendront qu’après la résurrection.

Et c’est un trait typique de l’Évangile de Jean. Jean joue souvent sur le malentendu : avec la Samaritaine, qui comprend l’eau au sens matériel alors que Jésus parle de l’eau vive ; avec Nicodème, qui entend la nouvelle naissance de manière littérale ; avec la foule, qui prend le pain de vie pour du pain ordinaire.

Ici encore, il faut passer d’une lecture littérale à une lecture symbolique. Jésus ne parle pas simplement d’un bâtiment. Il déplace toute la compréhension religieuse : on passe d’une religion organisée autour d’un lieu à une foi organisée autour du Christ vivant, puis autour d’une communauté habitée par sa présence.

Pour l’instant, dans le récit, personne ne comprend vraiment. Mais après la résurrection, tout s’éclaire : le vrai Temple n’est plus un édifice, c’est le Christ lui-même.

Cette vidéo fait partie de la série : Évangile du dimanche
Production : Fondation Bersier
Diffusion : Campus protestant
Journalistes : Jean-Luc Mouton et Antoine Nouis
Invitée : Florence Taubmann