La paix est au cœur du christianisme. Elle est même l’un des premiers dons du Ressuscité à ses disciples : « La paix soit avec vous. » Et pourtant, dans l’histoire comme dans l’actualité, elle semble souvent reléguée au second plan. Admirée comme un idéal, elle est parfois jugée impraticable face à la violence du monde, aux guerres, aux injustices ou aux discours identitaires.

C’est précisément cette contradiction que veulent interroger Baudouin et Jacques de Guillebon dans Prophètes sans armes, publié chez Desclée de Brouwer. Leur livre rassemble des portraits de figures chrétiennes ou proches du christianisme qui ont pris au sérieux l’appel évangélique à la paix : Dorothy Day, Martin Luther King, Lanza del Vasto, Simone Weil, Hans et Sophie Scholl, Desmond Tutu ou encore les frères Berrigan.

Dans l’entretien accordé à Regards protestants, Baudouin de Guillebon revient sur le sens de ce titre paradoxal. L’expression renvoie à Machiavel, pour qui les prophètes désarmés sont condamnés à l’échec politique. Les auteurs prennent cette idée à rebours : et si les véritables prophètes étaient justement ceux qui refusent de faire de la violence un moyen légitime d’action ?

Des prophètes qui refusent les armes

Parler de « prophètes sans armes » ne signifie pas désigner de nouveaux prophètes bibliques. Il s’agit plutôt de femmes et d’hommes qui, au XXe siècle, ont rappelé une exigence centrale de l’Évangile : refuser la domination, la vengeance et la violence comme instruments de transformation du monde.

Pour Baudouin de Guillebon, le prophète est celui qui rappelle la loi, qui dérange, qui ramène les croyants à ce qu’ils professent parfois sans le vivre. Ces figures sont « sans armes » parce qu’elles choisissent d’agir autrement : par la parole, le témoignage, la désobéissance civile, l’accueil, la résistance spirituelle, la justice restauratrice.

La non-violence n’y apparaît pas comme une passivité. Elle est au contraire une discipline exigeante. Elle suppose de déposer les armes, mais non de renoncer au combat. Les « armes » de ces prophètes sont celles de l’esprit : la vérité, la parole, le courage, la solidarité, la prière, l’engagement social.

Dorothy Day, une radicalité chrétienne oubliée

Parmi les figures mises en lumière, Dorothy Day occupe une place singulière. Militante américaine, anarchiste, convertie au catholicisme, elle cofonde dans les années 1930, avec Peter Maurin, le mouvement des Catholic Workers. Dans l’Amérique de la Grande Dépression, elle ouvre des maisons d’hospitalité pour accueillir les pauvres, les chômeurs, les personnes isolées ou sans-abri.

Son engagement ne se limite pas à la charité. Dorothy Day défend une lecture radicale de l’Évangile et de la doctrine sociale de l’Église. Elle prend des positions pacifistes fortes, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale puis pendant la guerre du Vietnam. Cette radicalité explique qu’elle demeure une figure parfois admirée, parfois discutée.

L’entretien rappelle aussi que le Dorothy, café associatif chrétien situé à Ménilmontant, à Paris, s’inspire de cet héritage. Le lieu veut accueillir des personnes seules ou en difficulté, créer du lien, faire dialoguer des sensibilités différentes et prolonger, à sa manière, l’esprit des maisons d’hospitalité de Dorothy Day.

Martin Luther King, une icône trop sage ?

Le livre revient également sur Martin Luther King, figure aujourd’hui célébrée bien au-delà des Églises. Mais cette reconnaissance peut avoir un effet ambigu : transformer un prophète en icône inoffensive.

Baudouin de Guillebon souligne que la mémoire collective a parfois tendance à lisser les grandes figures spirituelles. On retient leur courage, mais on oublie ce que leur parole avait de dérangeant. Martin Luther King n’était pas seulement un symbole consensuel de fraternité : il portait une critique radicale du racisme, de l’injustice sociale, de la guerre et de l’ordre établi.

Le même risque existe avec Desmond Tutu ou Dorothy Day. À force de les admirer, on peut neutraliser leur puissance critique. Or ces figures ne demandaient pas à être enfermées dans des niches héroïques. Elles voulaient réveiller les consciences.

La non-violence peut-elle aller jusqu’au martyre ?

L’exemple de Hans et Sophie Scholl, membres de la Rose blanche, montre jusqu’où peut aller une résistance sans armes. Face au nazisme, ces jeunes étudiants allemands choisissent de distribuer des tracts, d’alerter les consciences, de refuser la soumission au mensonge. Ils le paieront de leur vie.

Faut-il alors conclure que la non-violence échoue parce que ceux qui la pratiquent peuvent mourir ? Baudouin de Guillebon répond autrement : la victoire de ces figures se mesure dans le temps long. Leur témoignage traverse les générations. Leur mort n’annule pas leur combat ; elle en révèle parfois la force.

Dans cette perspective chrétienne, le modèle ultime reste le Christ lui-même. Il refuse de prendre les armes contre l’Empire romain ou contre ceux qui le condamnent. Il prend la violence sur lui plutôt que de l’entretenir dans un cycle de vengeance. La non-violence chrétienne ne consiste donc pas à nier le mal, mais à refuser de lui ressembler.

Une paix politique, sociale et spirituelle

L’un des intérêts de Prophètes sans armes est de ne pas réduire la paix à une attitude privée ou intérieure. La paix concerne aussi la vie sociale, les conflits politiques, les relations internationales, les débats publics.

Baudouin de Guillebon critique l’idée selon laquelle la charité chrétienne pourrait être réservée à la sphère personnelle, tandis que la politique obéirait à d’autres règles. Pour lui, la paix doit être pensée à tous les niveaux : dans la relation au prochain, dans la manière de parler, dans le refus de la haine, mais aussi dans les grandes causes collectives.

Cette question rejoint une tradition protestante importante, notamment chez les anabaptistes, les mennonites ou les quakers, attachés à la paix juste, à l’objection de conscience et au refus de suivre l’État lorsqu’il entraîne les croyants dans une logique guerrière. L’entretien ouvre ainsi un dialogue œcuménique fécond autour de la non-violence chrétienne.

Redécouvrir le sérieux de la non-violence

Loin d’une image naïve ou simplement « hippie » héritée des années 1960, le livre veut redonner à la non-violence son sérieux spirituel et politique. Elle peut contribuer à résoudre des conflits, ouvrir des processus de réconciliation, empêcher la vengeance de devenir le seul langage disponible.

L’exemple de Desmond Tutu, en Afrique du Sud, est à cet égard décisif. Après l’apartheid, la Commission vérité et réconciliation a cherché à faire émerger la vérité sans enfermer la justice dans la seule logique punitive. La paix n’y signifie pas l’oubli, mais un travail exigeant de vérité, de responsabilité et de réparation.

Dans un monde marqué par les guerres, la montée des discours de haine et la puissance destructrice des armements modernes, Prophètes sans armes rappelle que les chrétiens ont peut-être une vocation particulière : maintenir vivante l’exigence de paix, même lorsqu’elle paraît minoritaire, irréaliste ou dérangeante.

Peut-on être chrétien et violent ?

La question traverse tout l’entretien. Baudouin de Guillebon dit avoir pensé, avec son frère, à des chrétiens séduits aujourd’hui par des discours plus durs, parfois violents, au nom de la défense d’une « civilisation chrétienne ». Leur livre veut revenir aux fondements : le Christ, l’Évangile, l’appel à la paix.

La formule est simple, mais redoutable : il ne devrait pas y avoir de christianisme violent. Non pas parce que les chrétiens seraient naïfs sur la violence du monde, mais parce que leur foi leur interdit de sacraliser cette violence, de la justifier trop vite ou d’en faire un instrument ordinaire du bien.

Être un « prophète sans armes » aujourd’hui ne signifie donc pas être partout, sur tous les fronts. Cela commence peut-être plus modestement : connaître son prochain, refuser la haine, chercher le dialogue, défendre la justice, ne pas céder à la fascination de la force.

La paix chrétienne n’est pas seulement un idéal moral. Elle est une manière de prendre place dans le monde, de résister au mal et de rappeler, contre toutes les évidences du temps, que l’Évangile ne se défend pas par la violence.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Baudoin de Guillebon
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures