“Le savoir n’est pas une coquetterie intellectuelle, mais l’apprentissage d’outils pour comprendre ce que l’on fait ensemble dans cette société.”

À l’heure où le religieux semble partout ressurgir dans l’espace public, sait-on encore vraiment de quoi l’on parle ? Aux États-Unis, les liens entre Donald Trump et une partie du monde évangélique continuent de structurer le débat politique : selon le Pew Research Center, 69 % des évangéliques blancs approuvaient encore son action en janvier 2026. Quelques mois plus tard, un grand rassemblement religieux soutenu par l’administration Trump, “Rededicate 250”, a de nouveau relancé les critiques sur la confusion entre foi, politique et identité nationale.

En France, la question se pose autrement, mais avec une intensité comparable : islam, laïcité, Frères musulmans, place des cultes, héritage chrétien, transmission scolaire du fait religieux. Le ministère de l’Intérieur a ainsi rendu public en 2025 un rapport consacré aux Frères musulmans et à l’islamisme politique en France, confirmant combien la connaissance du religieux est devenue un enjeu politique, social et culturel.

C’est dans ce contexte que l’entretien avec François Clavairoly prend tout son relief. Le pasteur, ancien président de la Fédération protestante de France, défend à Nîmes une initiative originale : une Université populaire des religions, destinée non pas à convertir, ni à catéchiser, mais à transmettre un savoir.

À retenir

  • À Nîmes, l’Université populaire des religions veut transmettre une culture du fait religieux accessible à tous.
  • François Clavairoly constate une profonde crise de la transmission religieuse, y compris chez les croyants.
  • Le projet se veut interconfessionnel, académique et non prosélyte.
  • Dans une société traversée par les débats sur l’islam, la laïcité ou les évangéliques américains, comprendre les religions devient un enjeu démocratique.

Une initiative née dans une ville de mémoire

Pourquoi Nîmes ? Pour François Clavairoly, la réponse est presque évidente. La ville porte une mémoire religieuse dense, faite de conflits, de blessures, mais aussi de cohabitations. Nîmes est marquée par l’histoire du protestantisme, par les tensions anciennes entre catholiques et protestants, mais aussi par la présence vivante du judaïsme, de l’islam et du catholicisme.

Cette histoire, loin d’être un simple décor patrimonial, devient ici un terrain d’expérimentation. Nîmes est une ville où les religions ne relèvent pas seulement des livres d’histoire : elles ont façonné des quartiers, des familles, des fidélités, des engagements, des manières d’habiter la cité.

L’Université populaire des religions veut donc partir d’un lieu concret pour poser une question beaucoup plus large : comment faire société lorsque l’on ne comprend plus les traditions, les récits et les mémoires qui continuent pourtant de nous traverser ?

“Savoir pour comprendre et faire société”

François Clavairoly résume l’ambition du projet par une formule : “savoir pour comprendre et faire société”. Le savoir, ici, n’est pas une affaire de spécialistes ni une coquetterie intellectuelle. Il devient un outil civique.

Dans l’entretien, le pasteur insiste sur un point essentiel : le religieux ne permet pas d’expliquer tout le réel, mais il constitue une clé indispensable pour comprendre une partie de ce qui se joue dans la société. Ignorer cette dimension, c’est passer à côté de débats éthiques, culturels, politiques et sociaux qui structurent encore profondément nos vies collectives.

“Quand l’élément religieux, quand l’élément confessionnel n’est pas pris en compte, il manque quelque chose dans la compréhension même de la société.”

Cette phrase dit le cœur du projet : il ne s’agit pas de remettre la religion au centre de tout, mais de refuser qu’elle soit traitée comme un angle mort.

Ni catéchisme, ni militantisme religieux

L’une des forces de l’Université populaire des religions tient dans son positionnement. François Clavairoly le répète : le projet n’est pas confessionnel. Il ne s’agit ni d’un lieu de catéchisme, ni d’un espace de prosélytisme, ni d’une tribune militante pour une religion particulière.

L’initiative repose sur deux niveaux : un collège interconfessionnel, où les différentes traditions religieuses sont représentées, et un collège scientifique, chargé de garantir la qualité académique des enseignements. Cette architecture permet de tenir ensemble deux exigences souvent difficiles à concilier : respecter les traditions religieuses et les étudier avec distance critique.

Le projet s’adresse donc aussi bien aux croyants qu’aux non-croyants, aux étudiants, aux enseignants, aux journalistes, aux responsables associatifs, aux citoyens curieux. Son objet n’est pas la croyance, mais le savoir.

“Ici, on est donc sur le savoir et pas sur la croyance.”

La crise silencieuse de la transmission

L’un des passages les plus frappants de l’entretien concerne la réaction de participants à la sortie de certains cours. Après avoir entendu parler de l’histoire des institutions religieuses en France, des personnes ont confié leur étonnement : elles ignoraient l’histoire de leur propre tradition.

Non pas les dogmes, précise François Clavairoly, mais l’histoire concrète : le Concordat, la loi de 1905, les transformations de l’après-guerre, la place des cultes dans la société française, les ruptures de transmission.

“Nous ne savions pas, nous ne savions même pas l’histoire de notre propre religion, de notre propre confession.”

Ce constat est décisif. Dans une société où les religions sont souvent commentées, jugées, caricaturées ou instrumentalisées, elles sont paradoxalement de moins en moins connues. On parle beaucoup de religion, mais on sait peu de choses de son histoire, de ses textes, de ses institutions, de ses débats internes.

Comprendre les religions pour éviter les caricatures

C’est là que l’initiative nîmoise prend une dimension plus large. Face aux polémiques récurrentes sur l’islam, aux débats français sur la laïcité, aux mobilisations évangéliques aux États-Unis ou aux crispations autour de l’identité chrétienne de l’Europe, la connaissance du fait religieux n’est plus un luxe. Elle devient une nécessité démocratique.

François Clavairoly ne propose pas une réponse idéologique à ces tensions. Il propose un détour par le savoir. Avant de dénoncer, de soupçonner ou de défendre, il faut comprendre. Comprendre ce qu’est une tradition, comment elle s’est construite, comment elle s’est transmise, comment elle s’est parfois déformée, mais aussi comment elle dialogue avec la modernité.

Cette exigence concerne toutes les religions. Le christianisme n’est pas un bloc homogène. L’islam ne se réduit pas à ses expressions politiques ou radicales. Le judaïsme ne peut être compris sans son histoire longue, ses textes, ses blessures et sa pensée. Le protestantisme lui-même, souvent identifié à quelques clichés, gagne à être replacé dans son histoire française, sociale et spirituelle.

Faire vivre un débat “vif et nourrissant”

François Clavairoly évoque aussi une dimension très protestante : le goût du débat. Mais il refuse d’en faire un monopole. Catholiques, juifs, musulmans et protestants savent débattre, chacun à partir de ses traditions d’interprétation, de lecture et de discussion.

L’Université populaire des religions veut précisément créer un cadre où les textes fondateurs – Bible, Nouveau Testament, Coran, grandes œuvres théologiques ou philosophiques – peuvent être abordés non comme des objets figés, mais comme des lieux d’interrogation.

L’objectif n’est pas de neutraliser les convictions, mais de permettre leur mise en discussion. Lire un texte religieux, ce n’est pas seulement découvrir un monde ancien. C’est aussi interroger l’aujourd’hui : que nous dit ce texte dans une société pluraliste ? Comment le comprendre sans l’arracher à son histoire ? Comment en débattre sans mépris, sans peur et sans naïveté ?

À Nîmes, un laboratoire pour un enjeu national

L’Université populaire des religions de Nîmes n’a pas vocation à rester une initiative locale et confidentielle. Elle part d’une ville, de son histoire et de ses tensions, mais elle touche à une question nationale : comment transmettre une culture religieuse dans un pays attaché à la laïcité, mais souvent mal à l’aise avec le fait religieux ?

La réponse de François Clavairoly tient en quelques mots : enseigner, expliquer, contextualiser, faire dialoguer. Non pour croire à la place des autres. Non pour restaurer une autorité religieuse dans l’espace public. Mais pour donner à chacun les moyens de comprendre ce qui travaille encore la société en profondeur.

En ce lundi de Pentecôte, fête chrétienne de la parole reçue, traduite et transmise, cette intuition résonne avec force : une société qui ne transmet plus son histoire religieuse laisse le champ libre aux approximations, aux peurs et aux récupérations. À Nîmes, François Clavairoly parie au contraire sur l’intelligence, la mémoire et le dialogue.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : François Clavairoly
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures

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