Quelle place a la mort dans le cadre militaire ?

Pour moi, la confrontation à la mort dans l’armée est une évidence. Ce n’est pas un sujet tabou, c’est un sujet discuté avec tout le monde : le camarade, l’aumônier, le chef et, bien sûr, le médecin. Ce qui est fondamental dans cette gestion de la mort, c’est le groupe. Le rôle de l’encadrement est primordial, que ce soit le chef ou le service santé. D’ailleurs ce dernier a beaucoup évolué en formalisant et reconnaissant la prise en charge des états de stress post-traumatiques. Ils sont un repère, on peut supporter ou ne pas supporter l’insupportable. Car la confrontation à la mort n’est jamais anodine, c’est illusoire de penser que l’on n’a jamais peur. Les honneurs militaires, lorsqu’il y a un décès, sont des rites importants pour les camarades et les familles. L’institution qui a décidé l’envoi de militaires en mission marque, par ce rite, l’engagement de ces hommes. Elle reconnaît la valeur de celui ou celle qui a accepté de risquer sa vie. C’est une reconnaissance sociale fondamentale. Et lorsque le corps est rapatrié, le cercueil n’est pas caché ; il part devant ses camarades, visible aux yeux de tous. C’est pareil chez les sapeurs-pompiers de Paris. Le thème de la mort n’est pas tabou non plus. En témoigne leur devise, « Sauver ou périr », mais aussi, tous les matins, l’appel des morts au feu. Chaque jour, après le lever de drapeau, sont cités les noms des pompiers décédés en intervention.

En tant que médecin urgentiste, comment gérez-vous ce rapport à la mort ?

On ne choisit pas ce métier si on ne supporte pas la confrontation à la mort. Quand on est médecin urgentiste, on sait qu’on va la côtoyer et gérer l’annonce du décès aux proches, cela fait partie du métier. Ce n’est pas toujours évident car la souffrance de l’entourage du défunt n’est pas forcément la même que la nôtre. Par exemple, après le décès d’un patient âgé, on peut être moins précautionneux que lorsqu’il s’agit du décès d’un enfant, car cela nous paraît dans l’ordre des choses. Mais, pour le conjoint, la séparation reste extrêmement difficile. Elle signe la fin de plusieurs dizaines d’années communes, elle crée un vide difficile à accepter. La clé, c’est l’écoute, l’écoute des proches. Elle peut passer par une posture, un geste : se baisser pour se mettre à leur niveau physiquement, leur tenir la main pour leur manifester notre soutien. On incite vraiment les jeunes médecins à considérer l’écoute comme faisant partie intégrante du métier. Ils accompagnent les médecins plus habitués, lors des annonces de décès. Là encore, le groupe est fondamental.

Est-ce qu’on se sent parfois fautif lorsqu’on n’a pas pu sauver ?

La confrontation à la mort a effectivement un impact sur la motivation à servir, poursuivre son travail. Pour la supporter, il faut de l’expérience. En 1988, un accident de train à la gare de Lyon a fait beaucoup de morts. Les sapeurs-pompiers qui ont brancardé des cadavres toute la nuit étaient des jeunes recrues. Cette promotion-là a eu un taux de démission très important. Le débriefing est essentiel, on analyse : « Là, on a pris telle décision, est-ce que, si on en avait pris une autre, ç’aurait été mieux ? » Des dysfonctionnements, ça peut arriver, mais quand on est dans cet état d’esprit d’analyse, il n’y a pas forcément d’effet culpabilisant. La marge entre la culpabilité et l’analyse des pratiques, je ne sais pas exactement où elle se trouve. En tout cas, j’essaie de faire en sorte qu’il n’y ait pas de culpabilité. Les gens qui travaillent avec moi ne sont pas malhonnêtes. S’ils ont choisi ce métier, ce n’est pas pour faire mal.