Par Nadine Davous, médecin des hôpitaux, coordinatrice d’un espace éthique hospitalier

Qui ne rêverait d’une telle mort, de vieillesse, pour soi, pour les siens ? Qui n’a pourtant en tête de tristes fins, où une sorte de mort sociale, affective, psychique, a depuis longtemps précédé la mort biologique…?

La mort sociale

La mort sociale survient quand la parenté s’est réduite comme peau de chagrin, parce que le grand âge a vu disparaître les proches ; parce que les aléas d’une vie longue ont dispersé les membres de la famille, effiloché le tissu relationnel intergénérationnel, socioprofessionnel et associatif, au mieux dans l’indifférence mutuelle, au pire dans le ressentiment, la haine même. Et puis, dans notre société ultrarapide, performante, connectée, combien de personnes qui « ne suivent pas », se retrouvent à la marge, sans emploi, ni logis, ni revenus décents ; puisqu’elles sont devenues invisibles, leur très grande précarité peut les faire passer sous les radars des aides sociales…

Tant de personnes terminent ainsi leurs jours dans un complet isolement, à la rue, à leur domicile ou en Ehpad : loin d’une vieillesse heureuse, c’est pour toutes ces personnes une mort sociale bien avant leur dernier souffle ! Sans parler de la maladie qui isole, terrasse avant l’heure, avant que d’être « rassasié de jours » : cancer, maladies dégénératives, handicap… Comme me le confiait un ami proche, aidant de son épouse : « Plus personne ne nous appelle… » – une mort sociale pour lui aussi !

La mort psychique et spirituelle

Il y a encore une autre forme de mort, celle-là psychique, spirituelle… La vie qui n’a plus de sens pour l’entourage de la personne, autrefois connue et aimée, du fait de sa perte cognitive, ses trous de mémoire, ses changements d’humeur : d’une certaine manière, « elle est déjà morte » ! Il y a aussi la fin de vie qui n’a plus de sens pour la personne elle-même, du fait de son détachement progressif de son environnement, de ses proches, de la vie culturelle, politique, du resserrement de sa vie psychique, qui la confine dans un cercle d’intérêts de plus en plus restreint, autour des besoins vitaux : se nourrir, se vêtir, se déplacer sans but précis. C’est le cas pour des patients atteints de troubles cognitifs sévères, ou porteurs de handicaps psychiques, mais aussi lors de dépressions graves responsables d’un sentiment d’inutilité, de culpabilité, pouvant aller jusqu’au désir de mort… À l’opposé d’une vieillesse heureuse, la vie n’a plus de sens, la mort est une fin en soi, souvent sans espérance d’un possible au-delà ; source d’une très grande souffrance psychique, cette « mort spirituelle » est peut-être plus difficile encore à accompagner.

Ainsi, la parole et l’écoute, le regard, l’attention dans les soins prodigués, la recherche d’un environnement bienveillant, doivent absolument constituer le cœur de nos structures d’accueil et de soin, afin que la mort biologique ne soit pas l’ultime étape de « petites morts » en série ; pour que toute vie qui s’achève ait du sens, celui d’une humanité partagée, sans condition… et ce, avant le rituel des funérailles qui ne manque pas de rappeler tout ce que fut la personne défunte pour sa famille et ses proches… à supposer qu’il en reste !