Attentats du World Trade Center : L’une des photographies prises à New York lors des attentats du 11 septembre 2001. Elles documentent les attaques et leurs conséquences immédiates.

Il y a des images que l’on regarde, puis que l’on oublie. Et il y en a d’autres qui demeurent. Elles ne s’effacent pas. Elles restent liées à une date, à un lieu, à une pièce, à une voix entendue à la radio ou à la télévision. Elles deviennent des repères intimes dans l’histoire collective.

C’est cette énigme que propose d’explorer La vie secrète des images, nouvelle série vidéo de Regards protestants. Pour son premier épisode, le philosophe Philippe Gaudin part d’une expérience que beaucoup connaissent : la mémoire presque intacte d’un événement sidérant.

« Vous savez tous très bien où vous étiez quand vous avez appris cet attentat. Vous vous rappelez des circonstances, vous vous rappelez de l’endroit. »

Cette remarque, d’apparence simple, ouvre une question philosophique considérable : pourquoi certains événements s’impriment-ils dans la mémoire avec une telle force ? Pourquoi certains instants semblent-ils échapper à l’usure du temps ?

Quand le temps s’arrête

Philippe Gaudin formule l’hypothèse avec une grande netteté : dans certains moments, le temps ne s’écoule plus comme d’habitude. Il se fige.

« Comment se fait-il qu’il y ait des choses dont on ne peut perdre la mémoire ? Comme si dans certaines circonstances le temps cessait de s’écouler. »

La mémoire n’est donc pas seulement une archive du passé. Elle est aussi une expérience du choc. Ce que nous retenons n’est pas toujours ce que nous avons voulu garder. Souvent, ce sont les événements de stupeur, de douleur ou de sidération qui s’inscrivent le plus profondément en nous.

« Ce ne sont pas finalement des instants de bonheur exceptionnel. Ce sont des instants de stupeur ou de douleur qui marquent le plus, comme s’il y avait un rapport entre douleur et mémoire. »

Cette réflexion donne à la série son axe : les images ne sont pas de simples représentations. Elles ont une vie propre. Elles circulent, frappent, reviennent, hantent. Elles peuvent devenir des symboles, des blessures, parfois même des matrices de mémoire collective.

Kennedy, premier souvenir d’une génération

Pour approcher ce phénomène, Philippe Gaudin évoque un souvenir personnel : l’annonce de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas. Il avait alors 6 ans.

« Il se trouve que c’est mon premier souvenir conscient. Nous sommes en novembre 63, j’ai exactement 6 ans. »

Ce qui frappe dans son récit, ce n’est pas seulement l’événement historique lui-même. C’est la manière dont un enfant perçoit soudain que le monde des adultes vacille. Ses parents s’apprêtent à sortir. La radio annonce la mort du président américain. Et quelque chose se suspend.

« J’ai senti que la vie, que leur vie, s’arrêtait nette. Et ça, pour un enfant, c’est absolument saisissant. »

L’assassinat de Kennedy n’est pas seulement la mort d’un chef d’État. Il est la chute brutale d’une image : celle de la jeunesse, du pouvoir, de la séduction, de l’élan moderne. Kennedy incarnait une promesse politique et visuelle. Un corps jeune à la tête de la première puissance mondiale. Une figure de puissance, d’argent, d’avenir.

« Kennedy incarnait, même involontairement, ce qui fait tourner le monde depuis que le monde est monde : la jeunesse, la force, un pouvoir de séduction, l’argent, le pouvoir. Et tout d’un coup, terminé, fini. »

L’image n’est donc jamais neutre. Elle concentre des attentes, des désirs, des croyances. Sa destruction devient alors un événement symbolique.

Le 11-Septembre : l’image comme effondrement du monde

Philippe Gaudin rapproche ce souvenir de l’autre grande image traumatique de l’époque contemporaine : les attentats du 11 septembre 2001. Là encore, chacun ou presque se souvient du moment où il a appris la nouvelle. Là encore, l’événement n’est pas seulement factuel. Il est visuel, mondial, immédiatement symbolique.

Les tours jumelles ne représentaient pas seulement deux bâtiments. Elles incarnaient une certaine idée de la puissance américaine, de New York, de la verticalité économique, du monde globalisé.

« Les tours jumelles, par leur hauteur bien évidemment, mais aussi parce qu’elles incarnaient le lieu du business, de cette ville de New York… quel symbole extraordinaire que le 11 septembre. »

Ce qui s’effondre ce jour-là, ce n’est pas uniquement une architecture. C’est une représentation du monde. L’image devient événement, et l’événement devient image. C’est précisément cette circulation que La vie secrète des images entend interroger : pourquoi certaines images deviennent-elles des seuils historiques ? Pourquoi continuent-elles à travailler nos consciences longtemps après leur apparition ?

Une série pour penser ce que les images font à nos vies

Avec ce premier épisode, s’ouvre un espace de décryptage : une réflexion à la fois philosophique, spirituelle et journalistique sur le pouvoir des images. Non pas seulement leur fabrication, leur diffusion ou leur efficacité médiatique, mais leur profondeur anthropologique.

Les images ne se contentent pas d’illustrer l’histoire. Elles participent à sa formation. Elles cristallisent des peurs, des croyances, des espérances. Elles révèlent ce qu’une société admire, ce qu’elle redoute, ce qu’elle ne parvient pas à oublier.

La vie secrète des images commence ainsi par une question simple et vertigineuse : pourquoi nous souvenons-nous si précisément de certaines images ? Peut-être parce qu’elles ne nous montrent pas seulement le monde. Elles nous montrent aussi ce qui, en nous, reste vulnérable, frappé, éveillé.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Alain Houziaux
Réalisation : Horizontal Pictures