Sarah Barukh, ou le refus de la guerre des sexes

Le nouveau livre de Sarah Barukh ne cherche pas à adoucir le réel. Il part au contraire d’un constat massif, documenté, mondial : les violences faites aux femmes traversent les sociétés, les classes, les cultures, les religions et les générations. Une femme sur trois dans le monde subira au cours de sa vie des violences intimes. En France, les violences conjugales donnent lieu à plus de 270 000 plaintes par an. Les chiffres, Sarah Barukh les connaît, les cite, les encaisse. Mais cette fois, elle a choisi un autre geste.

Après avoir plongé dans la mécanique des féminicides avec 125 et des milliers, l’écrivaine et militante a voulu rouvrir un espace devenu presque impraticable : celui du dialogue avec les hommes. Le titre lui-même, Les hommes non plus n’aiment pas les cons et le féminisme ne se fera pas sans eux, donne le ton. Il y a là de l’humour, une pointe de provocation, mais surtout une tentative de désamorcer la généralisation qui empoisonne le débat.

“Le problème, il est justement dans la généralité.”

Le livre n’est ni un recul, ni un compromis mou. Il est une tentative d’élargissement. Sarah Barukh ne renonce ni à la colère, ni à la lucidité, mais elle refuse que le féminisme se transforme en horizon de séparation totale.

Une scène inaugurale comme un choc

Le livre s’ouvre sur une scène de formation de chauffeurs VTC. Quarante hommes face à elle, dans une salle tendue, avec en toile de fond les violences faites aux femmes dans les transports. Le moment est rude. Sarah Barukh sent tout de suite l’hostilité, le soupçon, le refus d’entendre.

“Ils voyaient en moi non pas quelqu’un qui allait nouer un échange, mais l’ennemi à abattre.”

Cette scène inaugurale n’est pas anecdotique. Elle résume une impasse contemporaine : la prévention se heurte souvent à un mur de colère, de déni et de ressentiment. Or, si l’on veut agir, il faut pouvoir parler sans seulement humilier, convaincre sans produire encore davantage de rage.

“Mon objectif, c’est de faire de la prévention, donc ce n’est pas d’énerver les gens en face de moi.”

Ce constat devient le moteur du livre. Il fallait, dit-elle, “une boîte à outils”, des récits, des voix, des nuances. Il fallait aussi accepter d’aller voir du côté des hommes, non pour les absoudre, mais pour comprendre ce qui se joue dans les transmissions de la violence.

Rencontrer les hommes pour sortir de la stigmatisation

Sarah Barukh est allée à la rencontre d’environ soixante hommes : religieux, intellectuels, médecins, réalisateurs, détenus, figures publiques. Le projet est ambitieux : comprendre ce que les hommes ont à dire du féminisme, des violences, de l’éducation, de la peur, de leur place, de leurs contradictions.

Cette enquête n’est pas née d’une posture abstraite. Elle prolonge déjà ce qu’elle avait entrevu au cours de ses précédents travaux : dans les familles frappées par les féminicides, il n’y a pas que des mères, des filles ou des sœurs. Il y a aussi des pères, des frères, des fils, parfois des grands-pères qui recueillent les enfants après le drame. Et ceux-là, dit-elle, sont trop souvent laissés hors champ.

“Je trouvais profondément injuste de les stigmatiser.”

Au fond, le livre tient dans cette intuition simple : montrer les femmes uniquement comme victimes et les hommes uniquement comme coupables ne suffit pas à transformer les relations humaines. Pire : cela peut fabriquer une fatigue morale, une impasse politique, une tristesse sans issue.

“Est-ce que le but de tout ça, ce n’est pas de faire en sorte que les relations abîment moins, plutôt que de dresser les uns contre les autres ?”

La violence, une structure, pas une essence

Le livre n’évacue jamais la dimension patriarcale des violences. Sarah Barukh le rappelle sans détour : dans les violences conjugales, les auteurs sont très majoritairement des hommes et les victimes très majoritairement des femmes. Même chose pour les violences sexuelles. Les chiffres sont massifs, têtus, accablants.

Mais elle refuse d’en rester à une lecture purement horizontale. Son livre propose aussi une lecture verticale : héritages familiaux, religion, culture, éducation, dépendance économique, rapports à l’argent, assignations de genre, silence émotionnel des hommes, vulnérabilité des femmes.

“La violence, ce n’est pas un nom essentiellement masculin. C’est une résultante.”

Cette phrase est centrale. Elle ne gomme pas la responsabilité individuelle. Elle déplace simplement la focale. Comprendre la violence suppose de regarder les systèmes qui la rendent possible, la tolèrent, la reproduisent ou l’enseignent. Chez Sarah Barukh, le féminisme n’est pas une simple guerre de positions : c’est une lecture du tissu social tout entier.

Le rôle décisif de l’éducation

L’un des points forts du livre tient dans son attention aux mécanismes ordinaires : l’argent de poche distribué différemment, la manière dont les garçons sont autorisés à dépasser, quand les filles sont félicitées de se contenir ; les petites filles socialisées à l’adaptation ; les garçons élevés dans l’idée que l’expression émotionnelle est une faiblesse.

Cette observation rejoint ce qu’elle entend chez plusieurs de ses interlocuteurs, notamment Boris Cyrulnik. Ce que le neuropsychiatre lui apporte n’est pas une excuse biologique à la violence, mais une mise en lumière des possibilités de régulation. Un homme, dit-il en substance, peut être transformé par le fait de “paterner”, de s’occuper de son enfant, de nouer avec lui une relation qui l’humanise.

“Tu n’aides pas ta femme. Tu le fais pour toi, tu le fais pour te sentir bien.”

Cette idée est forte : le partage n’est pas seulement un devoir moral, il est aussi une chance anthropologique. Il apaise, relie, décentre.

Religions, pouvoir, féminisme

Sarah Barukh a aussi rencontré un prêtre, un imam et un rabbin. Tous, à leur manière, disent une chose essentielle : lorsqu’on fige les textes, lorsqu’on transforme la religion en système fermé, ce sont souvent les femmes qui paient le prix fort.

“À partir du moment où on impose des signes distinctifs, des modes de vie, une répartition des tâches, cela va à l’encontre du féminisme.”

Son analyse est claire : le féminisme n’est pas un supplément militant réservé à quelques convaincus. C’est une question de paix sociale, de dignité, d’égalité effective. En cela, il est profondément universel.

Un féminisme du soin, pas du camp

Le livre de Sarah Barukh se distingue enfin par une tonalité rare : celle d’un féminisme du soin. Le mot n’est pas théorique chez elle. Il vient de son travail associatif, de son accompagnement concret des victimes, de son refus des postures qui enferment.

“Victime, ce n’est pas un mot sexy.”

Cette phrase, brutale, dit beaucoup. Sarah Barukh sait qu’on n’aide pas quelqu’un à sortir de la violence en lui répétant que tout est perdu, que tous les hommes sont les mêmes, que le monde ne propose aucune issue. Son livre veut rouvrir une possibilité.

“Si ce que je dis à une femme qui quitte un foyer violent, c’est que tous les hommes sont des cons, en fait elle va rester.”

Il faut donc, dit-elle, redonner espoir. Montrer qu’autre chose est possible. Que les hommes ne sont pas condamnés à la violence, pas plus que les femmes à la peur. Que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles peut aussi être un travail de reconstruction du lien.

Un livre qui déplace le débat

Les hommes non plus n’aiment pas les cons n’est ni un manifeste anti-féministe, ni un simple appendice optimiste au livre précédent. Il prolonge autrement le même combat. Il déplace la discussion vers un point délicat, mais décisif : comment faire société après la dénonciation ? Comment prévenir, transmettre, soigner, éduquer ? Comment tenir ensemble la justice, la lucidité et la possibilité d’un avenir commun ?

Sarah Barukh ne cherche pas ici à rassurer. Elle cherche à rouvrir. C’est plus risqué. C’est aussi plus précieux.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Sarah Barukh
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures

Les hommes non plus n’aiment pas les cons… et le féminisme ne se fera pas sans eux par Sarah Barukh est publié chez Harper & Collins et le documentaire Vivante(s) diffusé sur Canal+.

A voir aussi :