Les pasteurs Antoine Nouis et Florence Taubmann commentent le texte biblique de Matthieu 2, 1-12.
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0:16 Lecture de Matthieu 2, 1-12
2:16 Commentaires du texte biblique
Les mages, Hérode et l’universalité de l’Évangile
Dans l’Évangile de Matthieu, chose assez étonnante, la naissance de Jésus est annoncée sans que l’on s’attarde beaucoup sur ses conditions concrètes. Matthieu ne construit pas véritablement une scène de naissance. En revanche, cet événement nous est donné à voir à travers le regard de personnages inattendus : les mages.
La question se pose donc immédiatement : que veut nous dire Matthieu en rapportant cet épisode ? Et d’abord, qui sont ces fameux mages ?
Qui sont les mages ?
Autour d’eux, la tradition a beaucoup brodé. Les évangiles apocryphes et la tradition chrétienne leur ont donné des noms, Gaspard, Melchior, Balthazar, puis en ont fait des rois. Plus tard encore, ils ont été interprétés comme les représentants des différents âges de la vie, ou encore des différents continents.
Mais si l’on s’en tient au texte, ce ne sont ni des rois, ni nécessairement trois personnages. Ce sont des mages, c’est-à-dire des hommes liés au monde oriental, à une forme de sagesse, d’observation du ciel, de lecture des astres.
Et cela n’est pas anodin. Car avec eux, il y a déjà dans le récit une ouverture universelle. L’événement qui a lieu ne concerne pas seulement un petit cercle ou un seul peuple : il a une portée cosmique. L’étoile en est le signe. Ces sages venus d’ailleurs, porteurs d’une forme de savoir étranger, voire d’une religiosité ambiguë, viennent s’incliner devant l’enfant.
On dit souvent que les bergers, chez Luc, représentent Israël, tandis que les mages, chez Matthieu, représentent les nations. Il y a dans cette venue quelque chose de l’universel : les peuples, les cultures, les savoirs, la sagesse humaine elle-même viennent se prosterner devant cet enfant.
Le plus remarquable : ils se mettent en route
Mais avant même de s’incliner, le plus remarquable est peut-être qu’ils partent.
Ils ont vu quelque chose dans le ciel. Ils n’en comprennent pas encore tout le sens. Ils ne savent pas encore mettre des mots précis sur ce qu’ils ont aperçu. Mais ce qu’ils ont vu suffit à susciter en eux un mouvement. Ils se déplacent. Ils entreprennent un long voyage, avec tout ce qu’un tel voyage coûte en temps, en effort, en incertitude.
Il y a donc chez eux une attente, un désir, une curiosité spirituelle. Ils veulent comprendre. Quel est le sens de ce signe ? Où conduit-il ? Que signifie ce qu’ils ont vu ?
C’est un élément important du récit : l’adoration commence par un déplacement. Il faut consentir à quitter ses certitudes, partir à la recherche, se laisser déplacer par ce que l’on a pressenti sans encore le comprendre complètement.
Une connaissance encore incomplète
Leur savoir reste pourtant très partiel. Ils ont vu un signe, mais ne savent pas encore où aller précisément. Ils se rendent donc à Jérusalem, parce qu’ils pensent tout naturellement que si un roi doit naître, c’est dans la ville royale qu’il faut le chercher.
Autrement dit, ils ne suivent pas l’étoile de bout en bout comme le montre souvent l’iconographie. Ils ont vu l’étoile en Orient, puis ils se mettent en route, mais c’est d’abord leur raisonnement qui les mène à Jérusalem. Leur recherche passe donc aussi par l’erreur, par le tâtonnement, par une compréhension encore inachevée.
Une naissance discrète, sans éclat visible
Et c’est là que le récit devient presque paradoxal. Les mages arrivent à Jérusalem et demandent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » On pourrait s’attendre à ce que tout le monde soit au courant. Or il n’en est rien.
Leur demande tombe presque à plat. À Jérusalem, personne ne sait rien. Et cela tient précisément au caractère très ordinaire de la naissance de Jésus. Rien, extérieurement, ne signale l’événement. Il n’y a pas de manifestation spectaculaire, pas de reconnaissance publique, pas de mise en scène triomphale. La naissance de Jésus passe inaperçue.
Et c’est justement la venue de ces personnages venus d’ailleurs qui vient mettre en lumière l’importance de cet enfant.
Hérode : la puissance inquiète
Mais la question des mages finit par remonter jusqu’à Hérode. Et là, le récit bascule.
Hérode apprend que des étrangers cherchent un roi. Il consulte alors les scribes et les spécialistes des Écritures, qui lui rappellent la prophétie de Michée : ce n’est pas à Jérusalem, mais à Bethléem que doit naître celui qui est attendu.
À partir de là, la figure d’Hérode devient centrale. C’est un personnage ambivalent : un grand constructeur, un roi puissant, mais aussi un homme soupçonneux, violent, obsédé par la menace contre son pouvoir. La tradition en a fait une figure du tyran sanguinaire, et ce portrait correspond assez bien à ce que l’on sait par ailleurs de lui.
Il y a chez lui cette logique classique du pouvoir menacé : dès qu’un autre roi est annoncé, il faut l’éliminer.
La perfidie d’Hérode et la tragédie en germe
Hérode s’adresse alors aux mages avec une perfidie totale : « Quand vous l’aurez trouvé, venez me le dire, pour que moi aussi j’aille l’adorer. »
Mais le lecteur sait déjà que son intention n’est pas d’adorer. Elle est de tuer.
C’est ce qui donne au récit une tonalité tragique. Car ces mages, en cherchant l’enfant, vont aussi malgré eux désigner celui qui, aux yeux du tyran, devient une menace. Et cette recherche conduira plus loin au massacre des innocents.
On retrouve ici un motif fréquent des récits antiques et orientaux : celui du roi qui apprend qu’un autre va lui ravir le trône et qui, par peur, devient meurtrier.
L’étoile, de Jérusalem à Bethléem
C’est seulement après le passage par Jérusalem que l’étoile réapparaît comme guide. Là encore, le récit est plus subtil que certaines représentations habituelles.
Les mages ont bien vu l’étoile en Orient. Mais ce n’est qu’au moment où ils quittent Jérusalem pour Bethléem que l’étoile les conduit jusqu’au lieu précis où se trouve l’enfant. Elle désigne la maison.
Ainsi, le récit articule plusieurs modes de connaissance : l’observation du ciel, la recherche humaine, l’Écriture transmise par les scribes, puis enfin le signe qui guide jusqu’au lieu exact.
L’adoration et les présents
Les mages arrivent enfin auprès de l’enfant. Et là se produit ce grand renversement : ces sages, ces savants, ces hommes venus de loin s’agenouillent devant un tout-petit.
C’est ce qu’on appelle traditionnellement l’adoration des mages, scène qui a inspiré tant d’œuvres et de tableaux.
Ils offrent alors leurs présents : l’or, l’encens et la myrrhe. Très vite, ces dons ont été interprétés symboliquement. L’or renvoie à la royauté. L’encens évoque le culte, le divin, le sacerdoce. La myrrhe annonce déjà la mort, puisqu’elle sert à embaumer les corps.
Autrement dit, dans ces cadeaux eux-mêmes se dessine déjà le destin de l’enfant : il sera roi, il sera médiateur du divin, et il ira jusqu’à la mort.
Désobéir au tyran
Le récit s’achève sur une dernière décision décisive. Avertis en rêve de ne pas retourner auprès d’Hérode, les mages repartent dans leur pays par un autre chemin.
Ils désobéissent donc au roi. Et cette désobéissance est importante. Hérode leur avait donné un ordre ; ils comprennent qu’il est inique, et ils refusent de s’y soumettre.
Certes, ils ne peuvent empêcher toute la tragédie qui va suivre. Il sera trop tard pour les enfants massacrés. Mais leur geste n’en demeure pas moins significatif : ils refusent de collaborer avec la violence du pouvoir.
On peut alors penser au parallèle souvent fait avec la naissance de Moïse. Là aussi, un tyran menace les nouveau-nés. Là aussi, des figures de désobéissance apparaissent. Les sages-femmes d’Égypte refusent d’obéir à l’ordre injuste. Ici, les mages, à leur manière, refusent eux aussi d’obéir à un ordre inique.
Bergers et mages : les pauvres, les savants, Israël et les nations
On ne peut pas lire ce texte de Matthieu sans penser à l’autre récit de naissance, celui de Luc, où ce sont les bergers qui viennent auprès de Jésus.
Dans nos crèches, bergers et mages sont réunis, même s’ils appartiennent à deux évangiles différents. Et ce rapprochement n’est pas sans vérité théologique.
Les bergers représentent souvent Israël, le peuple simple, pauvre, proche de la terre. Les mages représentent les nations, les étrangers, les savants, peut-être aussi les riches. D’un côté les humbles, de l’autre les puissants ou les cultivés ; d’un côté les proches, de l’autre les lointains.
Et pourtant, tous sont appelés auprès du même enfant.
C’est donc dès le commencement que quelque chose de l’universalité de l’Évangile est dit : les pauvres et les riches, les simples et les savants, Israël et les nations, les proches et les étrangers sont convoqués ensemble autour du Christ.
Cette vidéo fait partie de la série : Évangile du dimanche
Production : Fondation Bersier
Diffusion : Campus protestant
Journalistes : Jean-Luc Mouton et Antoine Nouis
Invitée : Florence Taubmann
