Pasteur et spécialiste du catharisme, Michel Jas analyse l’histoire des Cathares.

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00:19 Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux Cathares ?
08:28 Les Cathares, ancêtres des protestants
15:50 Le catharisme, un ordre mendiant et spirituel

Longtemps regardés avec méfiance par les protestants comme par les catholiques, les cathares apparaissent ici sous un autre jour : non comme une légende ésotérique, mais comme une dissidence chrétienne médiévale, attachée à la Bible, inscrite dans les villages du Midi et plus proche qu’on ne l’a cru de certaines intuitions de la Réforme.

Une mémoire protestante née dans les Cévennes

Dans ma famille, il y avait cette Bible du Désert, celle de la famille de mon grand-père. C’est par là que je me suis d’abord intéressé à l’histoire régionale, à l’histoire de nos villages du sud, dans les basses Cévennes.

Plus tard, lorsque j’ai été pasteur à Perpignan, puis à Toulouse, je me suis tourné vers une histoire voisine, mais située davantage dans l’ouest du Languedoc : l’histoire des Albigeois, que le XXe siècle a plus souvent désignés sous le nom de cathares.

Au début, comme beaucoup de chrétiens protestants ou catholiques, je me méfiais de cette hérésie réputée inquiétante. Les cathares étaient souvent présentés comme les représentants d’une religion de la mort, du refus de la société, du rejet du monde. À cela s’ajoutaient toutes sortes de légendes : le Graal, Hitler, une prétendue tradition cathare secrète, ou encore les récits ésotériques très diffusés à partir des années 1980.

Je ne m’intéressais donc pas vraiment aux cathares. Puis, en travaillant avec des historiens et en regardant de plus près ce qu’ils étaient réellement, j’ai découvert qu’ils étaient, sur certains points, assez proches des protestants.

Cathares et protestants : le lien de la Bible

Ce qui rapproche d’abord les cathares et les protestants, ce n’est pas une doctrine identique. Les cathares ne sont pas des calvinistes avant l’heure. Leur théologie reste médiévale, avec des traits très différents de la Réforme du XVIe siècle.

Le point commun le plus fort se trouve ailleurs : dans la référence à l’Écriture. On pourrait dire que le lien principal est une forme de proximité avec le principe du Sola Scriptura, même si l’expression appartient à la Réforme protestante et non au Moyen Âge.

Les cathares accordaient une grande valeur au Nouveau Testament, aux Évangiles, aux épîtres de Paul, à la lecture et à la mémorisation des textes bibliques. Les protestants du XVIe siècle ont donc pu reconnaître en eux des chrétiens attachés à la Bible, opposés aux dérives de l’institution ecclésiale et à certaines formes de centralisation romaine.

Cette proximité a nourri, dès la Réforme, une lecture protestante des Albigeois et des Vaudois comme témoins anciens de la vérité évangélique. Les historiens ont bien montré que les protestants du XVIe siècle ont cherché des « ancêtres » spirituels avant Luther, notamment chez les Vaudois, les Hussites et les Albigeois.

Une dissidence plus qu’un dualisme absolu

On a souvent résumé le catharisme à son dualisme. C’est vrai en partie, mais il faut préciser ce que l’on entend par là.

Dans un certain sens, les cathares sont d’abord des dissidents. Ce sont des chrétiens qui contestent l’ordre féodal construit autour de l’Église catholique. Lorsqu’on est dissident, lorsqu’on est opposant, on dit que le monde tel qu’il est va mal et l’on en espère un autre. À l’inverse, lorsqu’on détient le pouvoir, on affirme volontiers que tout va mieux depuis que l’on gouverne.

Le dualisme cathare peut donc être compris aussi comme une forme de contestation du monde tel qu’il est, un anticléricalisme chrétien, porté par une sensibilité plutôt platonicienne. Cette sensibilité peut conduire vers une forme de dualisme, mais elle ne correspond pas aux légendes développées par les milieux ésotériques contemporains.

Les récits forgés dans les années 1980, autour du Graal, de traditions secrètes ou d’un catharisme occulte, n’ont pas grand-chose à voir avec le catharisme historique.

Un christianisme archaïque face au centralisme romain

Il semble plus juste de voir dans le catharisme une forme de christianisme archaïque, restée attachée à une conception plus ancienne de la foi chrétienne, et qui a refusé le centralisme romain.

L’histoire du catharisme, dans la chrétienté occidentale, peut se lire comme celle de chrétiens qui n’ont pas accepté la réforme grégorienne. Ils préféraient une optique moins centralisée, moins structurée autour des reliques, du pouvoir épiscopal et de la mise au pas progressive des pratiques religieuses.

Si l’on compare les cathares avec certains théologiens du haut Moyen Âge, ils ne font pas toujours contraste. Ils peuvent rappeler, par certains aspects, des chrétiens de l’époque de Jean Scot Érigène ou de Denys l’Aréopagite : un christianisme très symbolique, marqué par des lectures spirituelles, philosophiques et mystiques.

Au Moyen Âge, il est très difficile de séparer le politique et le religieux. Les deux sont constamment mêlés. Les cathares formaient à la fois une spiritualité, une dissidence, une forme d’ordre chrétien, sans être nécessairement en opposition totale avec toutes les réalités religieuses de leur temps.

Dans les familles, un frère ou une sœur pouvait être bénédictin, tandis qu’un autre devenait bon homme cathare. L’opposition radicale n’était pas toujours vécue à l’échelle familiale. C’est la croisade contre les Albigeois, demandée par le pape, qui va durcir cette opposition entre les traces d’un ancien christianisme jugé hérétique et une nouvelle constitution de la chrétienté occidentale.

La croisade contre les Albigeois et la mise au pas du Midi

La croisade contre les Albigeois va bouleverser l’Église occitane. Des abbés sont changés, des évêques déplacés, des communautés surveillées, parce qu’on juge alors que l’Église du Midi est trop mélangée avec ceux que Rome considère comme hérétiques.

La dissidence cathare des régions du comté de Toulouse est progressivement mise au pas. Cette répression s’inscrit dans un contexte plus large : les croisades en Orient, la Reconquista en Espagne, et la volonté de réorganiser la chrétienté occidentale autour d’une autorité plus centralisée.

La région occitane se trouve proche de l’Espagne, où les chrétiens vivant en terres d’Islam ne correspondaient pas toujours au modèle religieux du nord de l’Europe. On les a libérés de la domination musulmane, mais on leur a aussi demandé de se conformer à une autre forme de christianisme, plus alignée sur les normes de la chrétienté latine.

Pour les cathares, le mouvement est comparable : une dissidence locale, enracinée dans le Midi, est contrainte de suivre les ordres romains. Les bénédictins eux-mêmes souffrent de ce moment. Rome — à l’époque des papes de Latran, avant le Vatican — préfère de plus en plus les cisterciens, jugés plus disciplinés, plus soumis, plus adaptés à cette réforme de l’Église. On passe d’un vieux monde bénédictin à un modèle cistercien plus réformateur, presque comme une contre-réforme avant l’heure.

Jean Duvernoy, les registres de l’Inquisition et Montaillou

Dans les années 1985-1986, à Toulouse, je rencontre Jean Duvernoy. Je l’interroge d’abord sur les Juifs du Moyen Âge condamnés par l’Inquisition, puis sur les Vaudois. Mais je m’interdis alors de m’intéresser aux cathares.

C’est Jean Duvernoy qui me pousse à travailler sur l’aspect sociologique et sur le lien entre cathares et protestants. Grand spécialiste des registres de l’Inquisition, il a notamment édité le registre de Jacques Fournier, l’évêque de Pamiers devenu plus tard le pape Benoît XII. C’est à partir de cette source qu’Emmanuel Le Roy Ladurie a écrit Montaillou, village occitan.

Jean Duvernoy me présente ensuite Georges de Capella, ancien maire du Mas-Saintes-Puelles, bâtonnier à Toulouse, avocat connu dans la ville. Il avait beaucoup travaillé sur l’histoire des Corbières et du Mas-Saintes-Puelles du point de vue de la Réforme.

Au XVIe siècle, cette région, qui n’est presque plus protestante aujourd’hui, l’était très fortement. Elle l’était peut-être davantage qu’on ne l’imagine en la comparant seulement aux régions protestantes plus connues, comme le Gard actuel.

Jean Chassanion, Jean-Paul Perrin et le rêve albigeois des protestants

Deux auteurs protestants jouent un rôle important dans cette mémoire : Jean-Paul Perrin et Jean Chassanion.

Jean Chassanion, pasteur réformé, a notamment structuré l’Église protestante de Montpellier en 1560, après avoir exercé à Montauban. Il publie en 1595 son Histoire des Albigeois, ouvrage majeur de la relecture protestante du catharisme.

Chassanion fait partie de ces protestants qui publient sur les Albigeois pour montrer que la Réforme ne surgit pas de nulle part. Elle aurait eu des témoins avant Luther, des chrétiens persécutés, attachés à la Bible, opposés aux dérives de Rome.

Dans cette construction mémorielle, il faut aussi citer Matthias Flacius Illyricus, théologien luthérien du XVIe siècle, grand artisan d’une histoire protestante de la vérité évangélique. Avec son Catalogus testium veritatis, il contribue à l’idée que des témoins de la vérité se sont maintenus avant la Réforme contre les erreurs de Rome.

C’est ainsi que se construit un véritable « mythe albigeois » protestant, à côté du mythe vaudois : les Albigeois et les Vaudois deviennent les ancêtres des protestants, ceux qui auraient vécu les premiers le retour à la Bible.

Des villages cathares devenus protestants ?

Pendant sept ans, j’ai travaillé sur les listes des condamnés protestants dans la région toulousaine, à Lavaur, dans le Tarn, en Ariège. J’ai croisé ces listes avec les listes de cathares, notamment à partir de l’index que m’avait donné Jean Duvernoy, avec plusieurs milliers de patronymes.

L’idée était simple : comparer les noms des familles condamnées pour catharisme au Moyen Âge avec ceux des familles protestantes du XVIe siècle. Le résultat faisait apparaître un taux d’homonymie cathare plus élevé chez les protestants que chez les catholiques.

Il ne faut pas transformer cette observation en preuve mécanique. Un même nom ne suffit pas à démontrer une filiation religieuse directe. Mais cette correspondance suggère des continuités familiales, territoriales, sociales, parfois mémorielles, entre villages cathares et villages protestants.

Dans l’Aude, plusieurs découvertes récentes m’ont aussi frappé. De petites familles seigneuriales des Hautes Corbières ont misé sur le protestantisme au XVIe siècle. Ce n’est pas très connu. Quand on visite aujourd’hui le château de Peyrepertuse, personne ne dit que, tout près, certains seigneurs ont soutenu la cause protestante.

À côté de Peyrepertuse se trouve Padern. Le jeune seigneur de Padern, étudiant en droit à Toulouse, aurait été l’un des premiers à miser sur la Réforme dans la région.

Hautpoul, Mazamet et la maison de la Nogarède

Un autre exemple se trouve au-dessus de Mazamet, dans le village médiéval d’Hautpoul. Là encore, il y a une conjonction de lieux entre le catharisme et le protestantisme.

À l’époque cathare, certains lieux étaient associés à la liturgie du consolamentum. Plus tard, au XVIe siècle, la Réforme est prêchée dans les mêmes espaces. La maison de la Nogarède, à Hautpoul, aurait ainsi été un lieu de mémoire important : au temps des cathares, on y aurait vécu des consolaments ; au temps de la Réforme, elle devient un lieu de prédication protestante.

Même lorsque les protestants construisent ensuite des temples à Mazamet, la maison de la Nogarède garde une fonction symbolique et pratique. On y dépose les robes pastorales, les registres et les Bibles. Des travaux consacrés au patrimoine de Mazamet mentionnent cette continuité entre mémoire cathare et premières réunions protestantes à la Nogarède.

Montréal d’Aude, entre catharisme et protestantisme

Montréal d’Aude est un autre lieu important. Le village se trouve sur la route que l’on emprunte lorsqu’on quitte Carcassonne en direction de Toulouse. Il a été un haut lieu du catharisme, comme le Mas-Saintes-Puelles étudié par Georges de Capella.

Montréal devient aussi un village protestant. C’est là que des protestants découvrent des manuscrits en langue occitane, ou catalanesque selon certains termes anciens, parlant des Albigeois du point de vue de sources plus proches du monde cathare lui-même.

Il y a donc souvent une correspondance entre les anciens villages cathares et les villages protestants du XVIe siècle. Cette correspondance ne signifie pas que les protestants descendent directement des cathares sur le plan doctrinal. Elle montre plutôt que certaines terres, certaines familles, certains milieux ont porté, à plusieurs siècles d’écart, des formes de dissidence religieuse.

Une filiation construite par les protestants

Les protestants du XVIe siècle vont beaucoup insister sur cette continuité. Ils répètent que les Albigeois et les Vaudois étaient, au fond, la même chose : des chrétiens bibliques, restés fidèles à l’Écriture, contrairement aux dérives de l’Église catholique.

Ils assimilent donc les Albigeois, ou cathares, à leur propre cause calviniste. Cette assimilation va trop loin. Les cathares n’étaient pas des calvinistes. Les réformés le savaient d’ailleurs très bien lorsqu’ils abordaient certains points sensibles, comme le baptême des enfants. Les Albigeois ne le pratiquaient pas comme les Églises issues de la Réforme.

Les protestants du XVIe siècle savaient aussi que les catholiques accusaient les cathares de croire au voyage pythagoricien des âmes, autrement dit à une forme de transmigration. Ils répondaient que ces accusations relevaient de la médisance des inquisiteurs et des adversaires catholiques. Pour eux, les cathares étaient d’abord des chrétiens bibliques.

En vérité, les protestants ont beaucoup aimé les cathares, mais ils les ont aussi récupérés. Ils n’avaient pas accès aux connaissances dont nous disposons aujourd’hui : les registres de l’Inquisition, les chroniques médiévales, les sources cathares découvertes ou mieux étudiées aux XIXe et XXe siècles.

Une théologie du salut plus universaliste qu’on ne l’imagine

Un autre point surprend : les cathares semblent avoir porté une vision du salut moins sévère que celle de certains calvinistes du XVIe siècle.

Il y a chez eux le sentiment d’une grâce première, d’un amour de Dieu pour tous ses enfants. Dans un certain sens, leur compréhension du salut est assez universaliste. Ils pensent qu’un jour toutes les âmes seront sauvées.

Pour eux, l’enfer est surtout sur cette terre. Ils n’ont pas forcément une vision dualiste de l’au-delà, avec un enfer éternel opposé à un paradis réservé à quelques-uns. La vie éternelle serait destinée à tous.

C’est un point important, car il contredit l’image d’une religion sombre, morbide, entièrement obsédée par la mort. Les cathares ne cherchent pas tant la souffrance que la libération. Ils ne valorisent pas la mortification comme certains courants spirituels médiévaux. Leur salut passe par l’Évangile, la compréhension, l’écoute, la fidélité à une parole reçue.

La Bible avant l’imprimerie

Le rapport à la Bible n’était évidemment pas le même au Moyen Âge et après l’invention de l’imprimerie. Les protestants du XVIe siècle vivent dans un monde où les textes imprimés circulent beaucoup plus largement. Les cathares, eux, n’ont que des manuscrits.

Quand les bons hommes passaient dans les villages, ils transportaient des volumes copiés à la main. Ils transmettaient les Évangiles, puis les épîtres de Paul. Les croyants devaient apprendre par cœur. La mémoire jouait donc un rôle essentiel.

Les cathares savaient que leur Bible était la même que celle des catholiques, même s’ils préféraient, quand c’était possible, une Bible en langue vernaculaire, notamment en occitan. On possède plusieurs extraits de Bible en occitan, recopiés dans des milieux cathares.

Un exemple est très parlant : dans les Pyrénées, les cathares de la région de Montaillou apprennent qu’un prêtre vend une Bible à Montpellier. Ils font alors l’aller-retour à pied pour l’acheter. Cela montre la valeur immense de ces livres dans un monde où les manuscrits sont rares et coûteux.

Ils avaient probablement aussi des livrets de versets bibliques, placés les uns à la suite des autres, afin de construire une compréhension de l’Église, du salut, de la venue de Jésus. Sur ce point, on retrouve quelque chose qui n’est pas sans rappeler certaines pratiques protestantes : organiser la foi autour de l’écoute, de la lecture et de la mise en relation des textes bibliques.

Cathares et Vaudois : des dissidences qui se rejoignent

Il y a eu aussi des liens entre cathares et Vaudois. Plusieurs cathares ont rejoint les vallées vaudoises du Piémont avec leurs manuscrits. Les deux dissidences se sont rendu service, se sont accueillies, ont parfois partagé des textes.

Un inquisiteur du diocèse d’Embrun, dans les Alpes, distinguait deux sortes d’hérétiques : les Valdenses, c’est-à-dire les Vaudois, et les Gazarès, c’est-à-dire les cathares.

Dans les manuscrits vaudois conservés à l’époque de la Réforme, on trouve aussi des textes de théologie cathare. Le manuscrit cathare occitan conservé à Dublin a été découvert en 1920 dans une collection de textes vaudois ; il contient notamment une présentation de « l’Église du Christ » et une glose sur le Notre Père.

Au XVe siècle, les Vaudois eux-mêmes ne voyaient plus toujours clairement la différence. Il existait une sorte de syncrétisme, ou même d’œcuménisme des dissidents persécutés par l’Église romaine.

Une structure religieuse épiscopale, mais différente du clergé catholique

La dissidence chrétienne dite cathare ou albigeoise s’est structurée de façon épiscopale. On peut donc se demander si les cathares avaient un clergé.

La question pourrait aussi être posée aux protestants. Officiellement, le protestantisme affirme le sacerdoce universel. Il ne reconnaît pas un clergé séparé comme dans le catholicisme. Pourtant, les Églises luthériennes et réformées fonctionnent avec des pasteurs, des ministres, parfois même avec une structure épiscopale dans le nord de l’Europe.

Pour les cathares, c’est un peu comparable. Il y a une structuration, des fonctions, des responsables. En même temps, il existe le sentiment que tous peuvent lire, que les femmes peuvent jouer un rôle religieux fort, et même donner le consolamentum.

Ce n’est donc pas un clergé catholique. On pourrait le rapprocher, sous certains aspects, d’un tiers ordre franciscain : une vie religieuse exigeante, mais insérée dans la société.

Ce n’est pas non plus un mouvement révolutionnaire comparable à certains courants anabaptistes. Les cathares sont très structurés, très disciplinés. Ils prient régulièrement, observent les heures, jeûnent beaucoup, souvent plus que les catholiques. Ils ressemblent davantage à un ordre monastique qu’à une révolte religieuse désordonnée.

Une spiritualité sans mortification morbide

Les cathares présentent des ressemblances avec les spiritualités des ordres mendiants de leur époque. Ils vivent dans un contexte monastique où l’on jeûne, où l’on se lève la nuit pour prier, où les gestes corporels et les exercices spirituels ont une grande importance.

La différence tient peut-être à leur rapport à la souffrance. Chez eux, il ne semble pas y avoir cette volonté de mortification, cette prière maladive où il faudrait ressembler au Christ en goûtant les souffrances du Crucifié.

Les cathares ne sont pas dans cette logique. Leur salut ne vient pas d’abord du sacrement au sens catholique, mais de la lecture, de la compréhension et de l’écoute de l’Évangile.

Certains historiens catholiques ont fait un reproche semblable aux protestants : à la Réforme, les protestants auraient cru être sauvés en entendant l’Évangile lu et commenté, sans passer pleinement par les sacrements.

Pour les cathares, il y a quelque chose de comparable. À partir d’une certaine connaissance de l’Évangile, ils se sentent sauvés. Cela peut donner un sentiment de supériorité spirituelle lié à la lecture et à l’écoute. Mais c’est aussi une foi plus décomplexée, qui ne passe pas par l’étape de la mortification.

Le consolamentum, baptême de l’Esprit

Les cathares ne reconnaissent véritablement qu’un sacrement : l’imposition des mains, appelée consolamentum. Les études sur les rituels cathares rappellent que ce consolamentum est aussi nommé « baptême spirituel » ou « baptême du Christ ».

Un rituel cathare latin, conservé dans le manuscrit de Florence avec le Livre des deux principes, permet de mieux comprendre cette pratique. Les Sources chrétiennes rappellent que ce rituel figure dans le manuscrit de Florence, conservé à la Bibliothèque nationale centrale de Florence.

Dans ce rituel, le prédicateur cathare demande aux fidèles de ne pas se moquer du premier baptême. Cela signifie que les cathares avaient bien reçu le baptême catholique. Ils avaient été baptisés d’eau, comme tous les chrétiens de l’Occident médiéval.

Le consolamentum n’est donc pas seulement un rejet du baptême d’eau. Il peut être compris comme une sorte de confirmation spirituelle, ou comme une entrée dans les ordres religieux cathares.

On a reçu un baptême d’eau, qui fait de nous des chrétiens dans un Occident chrétien. Mais, par le consolamentum, on entre dans une vie plus exigeante : on devient bon homme ou bonne dame, en recevant le baptême de l’Esprit saint.

Une mémoire à relire avec prudence

Le lien entre cathares et protestants existe donc, mais il doit être formulé avec prudence.

Les cathares ne sont pas des protestants médiévaux. Ils n’ont ni la théologie de Luther, ni celle de Calvin, ni la doctrine protestante des sacrements. Mais les protestants du XVIe siècle ont reconnu en eux des chrétiens de la Bible, des dissidents persécutés, des témoins d’une foi non entièrement soumise à Rome.

Cette mémoire a été construite, parfois exagérée, parfois récupérée. Elle s’appuie pourtant sur de vraies correspondances : des villages, des familles, des manuscrits, des lieux de prédication, une culture biblique, une résistance au centralisme romain.

Derrière les légendes ésotériques et derrière les caricatures d’hérésie, il reste une histoire plus sobre : celle d’une dissidence chrétienne du Midi, structurée, biblique, ascétique, qui a marqué durablement l’imaginaire protestant et l’histoire religieuse de l’Occitanie. 

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Cette vidéo fait partie de la série : Cours et enseignements
Production : Fondation Bersier
Diffusion : Regards protestants
Journalistes : Jean-Luc Mouton et Antoine Nouis
Invité : Michel Jas