Les torchères s’égrènent le long de la route qui file en ligne infiniment droite sur la plaine de Ninive. Leurs flammes indiquent au loin la présence de puits de pétrole qui emplissent l’air d’une odeur fétide. Au nord surgit Mossoul, dont les ponts étirent leurs structures métalliques pour enjamber le Tigre. Depuis ses rives intemporelles, on aperçoit la vieille ville, tristement cabossée par les neuf mois de bataille qui ont permis aux forces irakiennes de chasser l’État islamique des lieux en 2017. Au milieu de cet océan de briques flottent les cloches d’Al-Tahira la chaldéenne. Elles résonnent dans le ciel voilé avec deux minutes d’avance. 

Comme si, après tant d’années, Taraq, le gardien de l’église, était chaque heure trop impatient de les entendre chanter après onze ans de mutisme.

L’homme au sourire couronné d’une fine moustache a été désigné gardien des lieux en décembre dernier, deux mois après l’inauguration de l’église. Sous la pluie, il observe le couple qui, dans la chapelle attenante à l’église, se recueille devant une statue de la Vierge Marie fabriquée à Lourdes. «Marie est apparue dans ces lieux lors de l’invasion perse et a donné la force aux Mossouliotes de les repousser, détaille Saad Ahman, le regard soutenu par un trait de khôl. Je suis musulman, mais j’aime visiter tous les lieux de culte. C’est important qu’ils soient rénovés pour que nous puissions y prier». L’église d’Al-Tahira a, comme 60% du bâti de Mossoul, été détruite il y a une décennie. 

En 2014, les djihadistes de l’État islamique, devenus maîtres de la deuxième ville d’Irak, y mettent le feu. Ils explosent à coups de massue ses sculptures et ses arches, avant que les bombardements de la coalition internationale ne soufflent son dôme.

Un appel à revenir

Al-Tahira a retrouvé sa splendeur à la faveur d’un chantier de 1,2 million de dollars (environ 945 000 francs suisses, NDLR), financé par l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine (Aliph), fondation créée à Genève en 2017 pour sauver le patrimoine en péril dans les zones de guerre, en coopération avec l’Œuvre d’Orient, le Conseil d’État des antiquités et du patrimoine irakien (SBAH) et l’archevêque chaldéen de Mossoul. Le chœur accueille désormais un nouvel autel posé sur des bases récupérées de la pièce d’origine endommagée. Un tabernacle rouge et bleu offert par l’orfèvre genevois François Reusse y trône dans une atmosphère ouatée, qui colore l’édifice épuré de toute couleur vive (lire les détails de l’objet sur le site de cath.ch, NDLR). 

Les travaux de réhabilitation, supervisés par une équipe française, ont été réalisés par des Irakiens. Fadi Mazen Shamon a rejoint le projet en janvier 2025, après avoir été formé sur le tas par les ingénieurs venus de l’Hexagone. Âgé de 27 ans, il n’en avait que 13 lorsqu’il a été contraint, avec sa famille, à quitter Mossoul en raison de l’arrivée des djihadistes. Ces derniers posent à l’époque un ultimatum aux baptisés, sommés de se convertir, de payer le […]