Réflexion

Le XXIe siècle : musique et performance

Il y a plus maintenant d’un an que nous avons commencé ce voyage à travers l’histoire de la louange.

Un contenu proposé par Pensées d'un musicophile

Publié le 10 septembre 2021

Auteur : Emmanuel Deroeux

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Il y a plus maintenant d’un an que nous avons commencé ce voyage à travers l’histoire de la louange, de la place de la musique dans nos pratiques religieuses et notre foi. Nous arrivons maintenant au dixième et dernier épisode de cette série, bien que ce n’en soit pas la fin. Force est d’avouer que l’étude contemporaine d’un sujet touchant la théologie, la sociologie et la musicologie m’est apparue loin d’être facile et évidente. Le manque de recul historique rend la tâche audacieuse. Les propos que je vous partagerai ici ne sont que le résultat subjectif de mes réflexions, à partir de témoignages d’artistes chrétiens, de chrétiens, d’ouvrages divers et de mes humbles et actuelles connaissances et pratiques personnelles, qu’elles soient musicales, instrumentales, philosophiques ou théologiques. Si mes propos ne pourront être considérés comme paroles de vérité absolue, j’espère qu’ils ne manqueront néanmoins pas de pertinence.

En premier lieu, je vous invite à brosser un bref panorama du paysage musical chrétien français, avec un éclairage particulier – mais non exclusif – sur celui du monde évangélique. Déjà parce que c’est celui avec lequel je suis le plus familier, ensuite parce qu’il apparaît que ce soit ici que le dynamisme soit le plus fort et le plus manifeste, sans doute par la (relative) jeunesse de son histoire ainsi que celle de ses pratiquants, que ce soit par leur âge ou leur ancienneté dans la foi. N’avons-nous pas vu également que la Réforme, en son temps, n’était-elle pas le mouvement le plus dynamique en matière de propositions et de renouveaux dans la pratique de la louange ?

“L’Eglise a mis l’accent sur l’histoire au détriment de la nature.”

Tout d’abord, du point de vue sociologique, on constate, dans nos sociétés occidentales, avec évidence une soif de spiritualité de plus en plus forte et de plus en plus affirmée. Albert Camus propose une analyse sévère mais qui m’apparaît néanmoins sensée à propos de l’institution chrétienne. L’Église, garante et distributrice de la spiritualité, n’a pu conquérir sa catholicité, autrement dit son homogénéité culturelle dans un monde pluriel, qu’en assimilant sa doctrine sur la pensée grecque. Mais en cherchant à s’étendre géographiquement tout en imposant son pouvoir politique, luttant contre l’expansion de l’Islam, “l’Eglise a dissipé son héritage méditerranéen, elle a mis l’accent sur l’histoire au détriment de la nature […], elle a revendiqué de plus en plus la puissance temporelle et le dynamisme historique.” Ainsi, l’être humain de culture occidentale, incessamment en quête de sens et du pourquoi de son existence et du monde qui l’environne, a perdu ses repères et son guide spirituel qu’était l’Eglise, qui elle-même s’est perdue dans une quête de pouvoir et d’influence.

“Il y a aujourd’hui moins de naïveté, plus d’action.”

Le philosophe José Le Roy partage alors son point de vue : « Cette soif de spiritualité se vit dans un contexte de tensions politique (rejet des institutions, montée des extrémistes) et sociales (mouvement Black lives matter). Un climat insurrectionnel qui n’est pas sans rappeler celui de la fin des 60’s. Mais le contexte n’est pas le même : il y a aujourd’hui moins de naïveté et plus d’action. » On ne peut nier face à cette résurgence des médecines douces et l’encouragement d’une prise de conscience d’une hygiène de vie plus saine et en accord avec la Nature et nos natures. Toutefois, je ne partage pas totalement l’avis de Le Roy quant à ce constat de vivre dans un monde aux tensions politiques et sociales particulièrement fortes. Certes, elles sont fortes, mais pas plus qu’hier. Aussi tragique que cela puisse être, la quantité du mal dans ce monde n’a pas vraiment changée depuis que l’être humain existe. Si l’on se réfère aux chiffres seuls, on peut même constater que l’extrême pauvreté est en net recul depuis plusieurs décénnies (malheureusmeent, la crise du Covid a freiné brutalement cette heureuse avancée). Néanmoins, comme Camus nous le rappelle avec désolation, il y aura toujours des enfants qui souffriront et mourront. Cette horrible injustice existera toujours. Je ne pense donc pas que nous vivons dans un climat véritablement insurrectionnel. Ce serait nier l’Histoire; ce serait injurier les victimes et les héros des temps passés. Cette soif de spiritualité est la même qu’auparavant. Nous n’avons juste plus de guide en qui nous pouvons faire confiance. Nous sommes livrés à nous-mêmes, sans repères. La Loi qui nous exhortait au vivre-ensemble ne fait plus sens. L’Eglise qui devait nous apprendre à accepter à être humains et à ne pas chercher à être dieu a échoué. Je suis certain qu’aujourd’hui, contrairement à l’analyse du philosophe français, nous sommes devenus particulièrement naïfs.

“Pour me développer spirituellement, j’ai besoin de liberté !”

Sommes-nous également plus actifs ? Je ne le crois pas non plus. Si certains sont particulièrement actifs, c’est pour trop souvent pour aller dans tous les sens, sans véritable cohérence parce que sans coordination avec notre semblable (par ses différences). En ce XXIe siècle, on expérimente seul son rapport au divin. Ceci coïncide avec la désinstitutionnalisation du sentiment religieux identifiée dès 2012 par le sociologue Jean-François Barbier-Bouvet. « Pour me développer spirituellement, j’ai besoin de liberté ! » Il n’y a plus d’intermédiaire entre soi et Dieu. Pas même l’Eglise, pas même la Bible.

Je vous entends protester : “Quel en est donc le rapport avec nos pratiques de la louange, dans nos Eglises ?!” Hé bien justement, je crois que non seulement nous nous approprions un rapport avec Dieu de plus en plus personnelle, nos Eglises même se désinstitutionnalisent. Sans en prendre entièrement conscience, ce ressenti a été plusieurs fois évoqué lors de mes entretiens avec des artistes chrétiens : Manu Richerd parle d’une frilosité des institutions qui n’encouragent pas suffisamment les artistes qui ont à coeur le partage du message de l’Evangile ; Benjamin Pouzin, du groupe Glorious, relève que les institutions n’avait pas compris le besoin de popularité de la louange, les responsables des groupes de musique étant laïcs, des chrétiens simples qui ne font pas partis de la hiérarchie institutionnelle de l’Eglise (assurément plus évidente dans le système catholique). On constate donc une fracture entre les institutions religieuses (encore faut-il peut-être les définir) et les croyants. Force est de constater que l’émancipation des individus quant aux institutions n’est pas seulement politique mais également religieuse (si l’on estime que l’on peut les dissocier).

La recherche d’une expérience, de sensations spirituelles chamaniques qui ne s’assument pas.

Dans la pratique de la louange, cela se manifeste par ce que l’on peut appeler le “chant-performance” : les lignes mélodiques sont compliquées, difficiles voire inchantables pour une assemblée; la tonalité est souvent trop haute, mettant en valeur la soi-disante brillance des leaders ténors – en réalité nos oreilles compatissent souvent à la souffrance sonore (et sonorisée) de leurs cordes vocales tendues, mal chauffées et trop peu entraînées. Les répétitions gratuites y sont nombreuses, d’une part pour faire durer cette pauvre performance technique, d’autre part pour encourager une recherche d’expérience, de transe, de sensation spirituelle chamanique qui ne s’assume pas. Personnellement, je regrette amèrement ce que je considère comme une hypocrisie spirituelle. L’auteur Leen La Rivière le constate également : “Beaucoup de chants de louange moderne sont, malheureusement, un peu semblables aux mantras. Ils galvanisent l’auditoire, mais seulement pour le mener à un niveau émotionnel supérieur.” Étonnamment, malgré ces inutiles répétitions, la structure de ces chants ne gagne aucunement en simplicité, bien au contraire : on ajoute des “ponts” et des “ho ho ho…”. Paroxysme du chant-performance qui manifeste le mieux cette relation personnelle et individuelle avec son Dieu (devrais-je écrire “son dieu”) : l’omniprésence des “je”. Manifestation étonnante de cette performance qui ne se cache pas : les musiciens sont sur l’estrade – n’ayons pas peur de dire sur la scène – et plusieurs chanteurs mènent, au microphone, le temps de louange. C’est comme si tous recherchaient à exprimer son individualité, plus encore que les autres, au détriment évident du chant en assemblée. Ayant très aimablement partagé son commentaire lors du sondage proposé dans l’article précédent, je me permets de citer le pasteur retraité Philippe Widmer qui approuve ce constat et le regrette également : “Pas d’absence mais peu de chants avec un « nous » pour des chants d’assemblée ! Toujours l’Influence récurrente du piétisme où le « je » primait !” Au-delà des mots, voici quelques exemples pour illustrer mes propos, avec de bref commentaires :

Alléluia de Jabari Johnson : répétitions abusives, pauvreté du texte.

J’élève un Alléluia de Jade Lemieux et Mathieu Delabays : pauvreté mélodique, mélodie peu fluide et donc peu facile, pauvreté de texte, répétitions abusives, inadéquation du texte et de la musique (traduction), grande pauvreté harmonique.

“Dans notre contexte culturel, la question est d’abord personnelle avant d’être collective.”

Dans son très intéressant chapitre “C’est la volonté de Dieu !” extrait d’un corpus d’études sur la Providence Volonté de Dieu, liberté de l’Homme, le théologien Philippe Bacq commente avec justesse : “La recherche de l’autonomie et de l’épanouissement personnels ont relativisé les dogmes, les normes, les autorités civiles et religieuses qui garantissaient jusqu’alors les valeurs du passé. [Il existe] un profond processus d’individualisation, notamment parmi les jeunes. Dans notre contexte culturel, la question est d’abord personnelle avant d’être collective. [La représentation de la volonté de Dieu] dédouane [l’homme] d’assumer les risques de ses propres décisions ou d’affronter les aspérités de l’existence. […] Dieu s’efface dans la conscience des jeunes qui sont déroutés, étonnés et parfois curieux. Pour eux, la volonté de Dieu est plutôt de l’ordre d’une énigme. L’expression existe dans le langage religieux qu’ils entendent autour d’eux, mais la plupart du temps, elle n’a pas d’autre consistance.”

La forme prend le dessus sur le fond, sur le message ; surtout sur la remise en question de soi et de la manière de vivre. La louange devient une expérience du concert, pas de vie. On est en recherche de sensations, non plus d’émotions. Les sensations possèdent le pouvoir d’exorciser, ou en tous cas en donne l’impression – on revient à l’idée de rites païens sans que cela ne soit assumé -. Dans le même temps, on se refuse de vivre des émotions, qui nous mettent en face de nos souffrances, et nous rendent vulnérables. Je tiens à faire ici la grande distinction entre “sensations” et “émotions”. Sans aucun doute, l’amalgame est banal, ce qui est dommageable.

“Dans une société où l’ego est influencé par l’éco, nous avons la responsabilité de manifester le “co” de communion.”

Il est pourtant vrai que l’émotion se vit ensemble, elle se partage comme lors d’un concert ou d’une compétition sportive. C’est tout le paradoxe de ces “concerts de louange et d’adoration” lors desquels “on rend grâce à Dieu par les codes de la culture contemporaine [entre autres par] l’émerveillement”, pour reprendre les mots de Benjamin Pouzin. Le chanteur et guitariste Leandro Gonzalez prévient : pour évangéliser, “il faut être influent et non influencé”. Dans l’un des Cahiers de l’Ecole pastorale, le pasteur Marc Deroeux partage : « Comment serons-nous au rendez-vous attendu par nos contemporains pour manifester la compassion du Christ ? Premièrement, en évitant autant se faire se peut de nous laisser influencer par la mentalité individualiste dominante dans notre monde, comme nous y encourage l’apôtre Paul en Romain 12 :1-2. Dans une société où l’ego est influencé et conduit par l’éco, nous avons la responsabilité, en tant que fils et filles du royaume de Dieu, de manifester le « co » de communion, communauté, coopération. »

Ces moments de louange sont-ils vraiment des moments de communion ? Outre le “je” abusif des textes qui font regretter que Théodore de Bèze ait été rappelé il y a plus de 400 ans, nous protestants sommes-nous une communauté unie dans et par notre adoration ? Certes, nombre de nos églises partagent les mêmes recueils, et nous devons notamment saluer le travail de Christian Hoffmann, éditeur du site jemaf.fr qui est un formidable outil. Les différences d’interprétation de ces chants sont une richesse que nous devons défendre. Martin Luther lui-même était très ouvert aux variations. Il écrit d’ailleurs dans une préface de recueil de ses chants : « Nous ne sommes pas d’avis qu’il faille chanter ces mélodies exactement de la même façon dans toutes les églises. Que chaque église les interprète selon son usage. » Néanmoins, on se satisfait aisément de son petit environnement. Benjamin Pouzin relève qu’il existe une belle créativité au sein des églises locales, pour leur propre service : comme Hillsong, Bethel, Nouvelle vie ou même son propre groupe Glorious, les églises sont les groupes et inversement. Pour lui, ce phénomène est à la fois une force, encourageant les jeunes en leur mettant à disposition des moyens et un public, et une faiblesse, freinant la recherche de liberté et de diversité. Manu Richerd parle “d’uniformisation” calquée sur les modèles anglo-saxons. Cette liberté et cette diversité, cette recherche de nouveauté, c’est ce à quoi le Psaume 96 nous exhorte explicitement. Manu Richerd partage qu’un musicien, dans son église, peut se sentir encouragé voire encensé dans son ministère musical mais qu’il est vite confronté à une autre réalité si il ose en sortir. S’il doit faire preuve de persévérance, il lui faut aussi travailler en équipe, tant à l’échelle locale qu’au-delà.

Former, très bien ! Mais former à quoi ?

Au-delà de la critique des institutions – certainement mue par la banalité d’institutions providences dont on attend tout, surtout de prendre nos responsabilités tout en nous laissant nos libertés -, l’Eglise locale semble être le lieu privilégié pour une bonne évolution de nos pratiques de la louange. C’est le lieu de formation pour le plus grand nombre. Le compositeur et interprète Samuel Olivier constate qu’il manquait encore récemment une formation qui encourage la jeunesse en lui donnant les clefs qui répondent à sa soif de servir par la louange. Maggie Blanchard se dit d’accord avec cette conscience que la jeunesse est le flambeau, désireuse de servir mais en quête d’espace pour expérimenter. L’auteur Leen La Rivière reconnaît, dans son livre Le Véritable adorateur, qu’il y eut des programmes de formations, dès 1974, mais qu’ensuite “il y eut un manque d’équilibre dans le ministère musical du fait de l’absence de fondement biblique”. On touche ici à une question fondamentale : former, très bien ! Mais former à quoi ?

Personnellement, bien qu’une connaissance théologique et qu’une pratique de sa foi soient évidemment des atouts nécessaires pour éviter toute dérive (et pourtant…!), je pense que le manque de formation est du point de vue musical. Le duo Den-Isa, constitué de Denis et Isabelle Hey, propose depuis plusieurs années des formations auprès des équipes de louange, à l’Institut biblique de Nogent-sur-Seine et dans les différentes églises. Ils tiennent très justement à offrir un enseignement complet, d’abord du point de vue pratique : maîtriser les outils de sonorisation, animer une équipe vocale et instrumentale, valoriser les qualités et résoudre les manques… Ils ne perdent néanmoins pas de vue que la spiritualité d’un culte ne dépend pas de la qualité technique mais ils restent conscients qu’il faut développer les dons pour se rendre pleinement disponible.

“Il faut une exigence plus grande que dans le monde séculier, qui nous pousse à rendre la musique plus pertinente et de qualité.”

De mon point de vue de musicien, de musicologue et de critique musical, nous avons dans nos églises pléthore d’instrumentistes, parfois même de bons instrumentistes. Nombreux sont ceux qui se veulent être authentiques, et presque tous les artistes chrétiens que j’ai interrogés ont évoqué cette nécessité d’être authentique. Certes, il est évident que chacun de nous doit faire avec ce que nous sommes et les dons dont la responsabilité nous a été confiée. Force est tout de même de constater que, riche d’instrumentistes, nous n’avons guère de musiciens, de compositeurs, pas plus que nous n’avons de paroliers et de poètes… Parmi les quelques “artistes” que j’ai interrogés, fort peu m’ont réellement parlé de musique. On m’a parlé de spiritualité, de simplicité, de service, de soif populaire, d’adaptation pour les publics les moins initiés, de chaleur communautaire et collective, de prière… Tout cela est très bien. Nous pouvons nous en réjouir. Leandro Gonzalez admet : “la musique est un outil”. Cela est vrai. Mais il ajoute : “Il faut savoir le maîtriser. […] Il faut une exigence plus grande que dans le monde séculier, qui nous pousse à rendre la musique plus pertinente et de qualité.” Manu Richerd pense que l’on tombe souvent dans la facilité dans la manière de créer. Pourtant, il insiste sur le fait que “il faut une grande qualité pour être accessible”. Remarquons que les deux artistes cités ici, Leandro Gonzalez et Manu Richerd, sont engagés dans le ministère de l’évangélisation. Benjamin Pouzin reconnaît : “[chanter pour] les non-chrétiens, c’est compliqué…”. Leandro Gonzalez et Manu Richerd, entre autres, sont des musiciens engagés. Je pense qu’ils méritent reconnaissance et encouragements.

Ne crains rien de Manu Richerd, avec la chorale Psalmodie sous la direction de Marc Dirlewanger.

Pour me sauver de Leandro Gonzalez avec Nataly Gonzalez.

D’autres artistes ont à cœur d’autres publics et ont un ministère également admirable et de qualité. Je suis notamment touché par le travail de Den-Isa, duo qui s’est très tôt senti appelé auprès des enfants et des familles, et plus récemment auprès des personnes âgées. De plus, l’un et l’autre sont de véritables musiciens, ayant été formés au conservatoire et ayant une réelle passion musicale, en particulier Denis pour le Rock’n’Roll. Je suis également particulièrement admiratif du travail de Daniel Pialat : son album Chantons la Bible en famille fait preuve d’une simplicité véritablement touchante qui manifeste néanmoins une grande exigence dans le travail d’adaptation respectueux des textes et de la musique.

Hep, t’as du courrier ! de Denis et Isabelle Hey, de l’album “Bonjour la différence”.

https://topmusic.topchretien.com/album/chantons-la-bible-en-famille/

Quelques extraits de Chantons la Bible en famille sur Topchrétien.com

Voici donc quelques exemples de chants, nouveaux et d’aujourd’hui, que j’estime de qualité et respectueux du message qu’ils portent. Ils restent tout à fait accessibles sans aucunement être prétentieux ou méprisants. Et puis, on peut entendre que ces artistes sont pleinement authentiques, prenant un grand plaisir à partager le message qu’ils ont dans leur cœur et qu’ils expriment par les dons qu’ils travaillent avec un bonheur manifeste.

Nous pouvons certes faire la différence entre les chants de louange et les chants de proclamation, entre les chants d’adoration collective et les chants qui rappellent des vérités bibliques. Sans doute n’ont-ils pas les mêmes objectifs et ne doivent pas être pratiqués de la même manière, dans les mêmes temps et les mêmes lieux.C’est peut-être, en partie, à cause de cet amalgame que l’on se retrouve lors de culte à de véritables concerts de louange. Et lors de concerts d’artistes chrétiens, hé bien on se met tous à adorer en chantant ensemble comme lors d’un culte. C’est certainement ici que l’on se perd, non seulement dans la pratique, mais avant cela même, dans l’inspiration de ces chants : nombre d’artistes interrogés admettent extraire rarement leur texte directement de la Bible, car vraisemblablement pas adapté, en tous cas ne peut pas toucher les publics d’aujourd’hui, même s’ils sont familiers de l’Église et du Christ. Le pasteur Philippe Widmer partage son désarroi : “L’effacement d’une théologie biblique évangélique équilibrée m’interpelle par rapport à notre valeur commune de l’importance de lire, écouter méditer la Bible, Parole de Dieu ! Le style de musique reste un vecteur et je ne suis pas forcé d’aimer tous styles de musique… Par contre le contenu est vital et je trouve qu’il est nécessaire de réfléchir au contenu de notre louange, individuelle et aussi communautaire.”

L’unité est une force qu’il faut rechercher et nourrir incessamment.

Nous sommes tous différents et personne, sauf un ignorant, ne peut nier que cela est une richesse. Nous comprenons tous à notre manière le message de l’Evangile et nous le vivons tous un peu à notre manière. La diversité de nos Églises le prouve. Regretter l’uniformisation serait une profonde bêtise et surtout un terrible blasphème, puisque l’omniscience est un attribut de Dieu seul. L’unité, par contre, est une force qu’il faut rechercher et nourrir incessamment. Chaque auteur possède une théologie qui lui est propre, tout comme il possède un style qui lui est familier. Cependant, et bien que certains veuillent le rejeter, je pense que nous avons besoin d’une liturgie qui guide avec méthode nos pratiques afin que l’on puisse partager un fond de culture commune, et ainsi une cohérence au-delà de nos individualités. Force est de constater que l’Eglise catholique, en cela, porte bien son nom : si un chrétien catholique est en voyage, même à l’étranger, il n’a qu’à rentrer dans la première église qu’il rencontre pour se sentir au sein de sa propre communauté et vivre le temps de la messe comme il a l’habitude de le vivre, outre la méditation apportée par l’officiant. De mon propre témoignage, au sein même des églises que j’ai fréquentées, les différences de pratiques et l’absence de liturgie affirmée entretiennent un flou, voire un certain chaos, finalement peu convaincant. Et pourtant, à l’inverse, une liturgie affirmée paraît bien peu accueillante pour celui qui n’en est pas initié… Si la diversité de nos avis est une richesse, cela n’empêche en rien de se poser des questions et de réfléchir en apprenant des autres.

Les résultats du sondage

Justement, j’avais proposé à vous lecteurs un petit sondage quant à votre pratique de la louange. Je pense que l’analyse offre d’abord et surtout un panorama du lectorat de cette série d’articles, qui apparaît être restreint à mon propre cercle social (vive la diversité !) : 60 % d’entre vous êtes de la famille des évangéliques protestants, 13 % de l’Église protestante unie, 9 % de pentecôtistes, 10 % de “autres”, les 8 derniers pour cent d’entre vous étant de confessions catholique, luthérienne ou congrégationaliste. 40,8 % des sondés ont entre 30 et 45 ans, 26,8 % entre 45 et 59 ans, 16,9 % ont plus de 60 ans et 15,5 % ont entre 22 et 29 ans. Une fois ce panorama social brossé, il apparaît que 46,5 % des sondés sont musiciens et 64,8 % d’entre eux chantent souvent. Près de la moitié (48,6 %) à l’habitude de chanter seul, 37,1 % en famille et 27,1 % entre amis. 90 % d’entre eux chantent lors du culte. Bien que je ne sois pas statisticien, je comprends que la louange est une pratique personnelle pour une partie seulement d’entre nous. Elle fait également partie du cercle restreint, familial ou amical, mais est surtout pratiquée lors des cultes, donc lors de temps spécifiques au sein de la communauté. La louange se vit donc, pour la grande majorité, dans la partage. Je me permets toutefois de faire remarquer que les personnes s’étant pliées au jeu du sondage sont très certainement des personnes qui s’intéressent à ce sujet et qui participent, plus ou moins activement, voire consciemment, à la réflexion que suscite ce sujet. Les résultats ne sont donc pas représentatifs d’une population large et globale mais – dans un certain sens et si je peux me permettre – à une certaine élite.

Il est tout de même intéressant d’étudier les préférences musicales de ce petit panel de personnes. En tête de classement, tous âges confondus, Jeunes et vieux arrive sans peine, suivi à égalité par Je fléchis le genou de Nicolas Ternisien et Jésus de Glorious. Il y a toutefois de grandes différences selon les tranches d’âge. Il est étonnant de faire le constat que les plus anciens plébiscitent les chants les plus récents et également les plus méditatifs ou introspectifs : Sans équivoque possible, Jésus est le n°1 des plus de 60 ans, suivi d’un chant américain (en anglais), I Surrender. Les 46 à 59 ans préfèrent également un chant anglais, Blessed beA contrario, les 22 à 29 ans ont voté pour des chants qui exhortent au partage communautaire : le chant de Taizé In resurrectione tua arrive en tête, suivi de Jeunes et vieux puis des chœurs des Chandos Anthems de Haendel. Les 30 à 45 ans semblent quant à eux nostalgiques d’un temps qu’ils n’ont pas pu connaître, à savoir des chorals de la Réforme : le psautier romand Il faut, grand Dieu, que mon cœur et le Psaume 130 “Du fond de ma pensée” de Claude Goudimel (c.1514-1572).

Devons-nous comprendre que, malgré les apparences, le futur de la louange s’annonce davantage tourné vers la pratique collective, avec éventuellement un retour vers un travail exigeant du texte et de la musique, par de véritables artistes convenablement formés et éclairés ? Cela est en tous cas ma prière d’aujourd’hui. Car si Dieu mérite toute gloire, il mérite non moins que l’excellence. Je terminerai enfin avec ces mots de Leen La Rivière : “Les cantiques de David incitent à une créativité nouvelle. Restons fidèle à nos principes et à nous-même ; ceci est essentiel pour chaque adorateur.” Face à cette mission commune, soyons donc tous authentiques, soyons donc tous responsables !

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Emmanuel Deroeux a enseigné le violon et la musique dans divers établissements. Il partage également ses passions en collaborant régulièrement avec des revues spécialisées (Ôlyrix, BaroquiadeS, BachTrack) pour des compte-rendus de spectacles, concerts et enregistrements.

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