louange

Les premiers chrétiens, la musique entre frères et sœurs

Cette série d'articles s'attache à suivre l'évolution de la louange. Au programme de l'épisode 2 : les premiers chrétiens.

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Publié le 21 février 2020

Auteur : Emmanuel Deroeux

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Sauf les écrits du Nouveau Testament, les historiens en savent peu sur les pratiques des premiers chrétiens. Dans Ephésiens, l’apôtre Paul exhorte ses frères et sœurs au chant pour la louange[1]. Dans ces passages, on note le chant des psaumes, selon la tradition juive dont s’inspire fortement la première Eglise. Les hymnes sont d’abords des chants en hommage à des dieux ou à des héros. Sans aucun doute, les premiers chrétiens empruntèrent des mélodies à des chants païens – qu’ils connaissaient probablement d’avant leur conversion – en arrangeant ou en en changeant entièrement les paroles. Enfin, les « cantiques spirituels » sont des improvisations spontanées, « sous l’inspiration de la grâce ». On peut encore aujourd’hui faire l’expérience de ces cantiques dans les églises de tradition africaine – d’ailleurs, les Spirituals des esclaves afro-américains en sont les descendants directs.

On sait indéniablement que les chrétiens des siècles suivants continuaient la louange par le chant, grâce à un des deux discours de Justin de Naplouse (nn-c.165)[2]. Eusèbe de Césarée (265-339) rapporte qu’en 305, les trente-sept chrétiens de Thèbes, dont le musicien Philémon, chantaient et louaient Dieu durant leur supplice[3]. On peut également citer les deux frères jumeaux Marcellin et Marc, percés à coups de lance en 286, qui chantèrent le Psaume 133[4].

L’une des premières traces de cantiques chrétiens est connue grâce aux découvertes de fragments de documents sur papyrus à Oxyrhynque, en Egypte, dont un hymne à la Trinité, datant de la fin de du IIIe siècle. Les notations au-dessus du texte permettent une reconstitution fascinante de ce chant primitif.

L’hymne le plus connu de cette époque, et qui semble avoir voyagé à travers le temps jusqu’à être encore interprété aujourd’hui (avec sans aucun doute des transformations) est le Te Deum « Grand Dieu nous te bénissons »[5] d’Ambroise de Milan (333-397), semble-t-il fruit d’une improvisation antiphonée avec Augustin d’Hippone (354-430) lors du baptême de ce dernier[6]. Ambroise a composé d’autres hymnes en vers métrique, afin de faciliter la mémorisation, créant ainsi la forme habituelle de la plupart des cantiques des siècles suivants[7]. L’inspiration et l’exhortation au chant d’assemblée de l’évêque de Milan restent une exception, le Concile de Laodicée (343-381) ayant restreint le chant dans les églises au clergé[8], interdit tous les hymnes aux textes autres que les psaumes et les textes de l’Ecriture[9], et donc en latin. Il faudra attendre le Concile de Vatican II  (1962-1965) pour que le latin ne soit plus de vigueur.

Hymne d’Oxyrhynchus par l’Atrium Musicae de Madrid et Gregorio Paniagua, in Musique de la Grèce antique, Harmonia Mundi, 1979.
Te Deum attribué à Ambroise de Milan, par la Maîtrise de Notre-Dame, les chœurs de la cathédrale, l’ensemble Contrepoint et Pierre Cochereau aux grandes orgues, in Grandes heures liturgiques à Notre-Dame de Paris, Paris : Solstice, 1973. On remarque la pratique responsoriale, avec deux solistes, un chantre et l’orgue, auxquels répond l’assemblée.

[1] Ephésiens 5.19 : « Entretenez-vous par des psaumes, par des hymnes, et par des cantiques spirituels, chantant et célébrant de tout votre cœur les louanges du Seigneur. »

Colossiens 3.16 : « Que la parole du Christ habite parmi vous abondamment ; instruisez-vous et exhortez-vous les uns les autres en toute sagesse, par des psaumes, par des hymnes, par des cantiques spirituels, chantant à Dieu dans vos cœurs sous l’inspiration de la grâce. »

[2] DE NAPLOUSE Justin, Première Apologie, trad. Louis Pautigny, Alphonse Picard et Fils, 1904, chap. XIII : « Nous louons [le créateur de cet univers] selon notre pouvoir, par des hymnes de piété et d’actions de grâce. La vraie manière de l’honorer [est] de lui offrir nos hommages solennels et nos hymnes de reconnaissance. »

[3] PHAMPHILUS Eusebius, The Ecclesiastical History, p.328 : “They received the final sentence of death with gladness and exultation, so far as even to sing and send up hymns of praise and thanksgiving, until they breathed their last. […] Such was Philoromus.”

[4] DE VORAGINE Jacques, La Légende dorée (1261-1266), trad. T. de Wyzewa, Paris : Perrin et Cie, 1910, p.95 : « Quant à Marcellin et à Marc, ils furent attachés à un poteau, et là ils chantaient joyeusement : « Quelle belle et douce chose, pour deux frères, d’être réunis…, etc. » Alors le préfet leur dit : « Malheureux, renoncez à votre folie, et regagnez votre liberté ! » Mais eux : « Jamais nous n’avons été aussi heureux, et nous te supplions de nous laisser ainsi jusqu’à ce que nos âmes soient délivrées de l’enveloppe de nos corps ! » Sur quoi le préfet leur fit percer le flanc à coups de lance ; et ainsi s’acheva leur martyre. »

[5] KELLER Carl-Albert, De la prière à la méditation: une mystique plurireligieuse, coll. « Petit bibliothèque de spiritualité », Genève : Labor et Fides, 2004, p.75.

[6] KUEN Alfred, Musiques. Evolution historique de David à nos jours, Genève : éditions emmaüs, 200., p.62.

[7] Ibidem.

[8] Concile de Laodicée, Canon 15 : « De ceux qui peuvent chanter du haut de l’ambon : à l’exception des chantres ordonnés, qui montent à l’ambon et chantent d’après le livre, personne d’autre ne doit faire le chantre à l’église. »

[9] Concile de Laodicée, Canon 59 : « De ce qu’on doit chanter et lire à l’église : On ne doit pas lire dans l’église des psaumes composés d’autorité privée, ni des livres qui ne sont pas canoniques, mais les seuls livres canoniques de l’Ancien et du Nouveau Testament. »

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Emmanuel Deroeux a enseigné le violon et la musique dans divers établissements. Il partage également ses passions en collaborant régulièrement avec des revues spécialisées (Ôlyrix, BaroquiadeS, BachTrack) pour des compte-rendus de spectacles, concerts et enregistrements.

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