États-Unis : pourquoi Trump séduit-il autant les évangéliques blancs ?
Le 4 juillet 2026, les États-Unis célébreront les 250 ans de leur indépendance. Un anniversaire qui intervient dans un climat politique et religieux particulièrement tendu, marqué par le retour au premier plan de Donald Trump et par l’influence persistante du vote évangélique blanc dans la vie politique américaine.
Pour comprendre ce phénomène, Neal Blough, professeur retraité d’histoire de l’Église, spécialiste de l’anabaptisme et des Églises mennonites, invite à remonter loin dans l’histoire américaine. Selon lui, le soutien d’une grande partie des évangéliques blancs à Donald Trump ne peut être réduit à une simple préférence électorale. Il s’inscrit dans une trajectoire longue, où se mêlent identité religieuse, imaginaire national, peur du déclin et méfiance envers les élites.
« On peut montrer des facteurs qui remontent très loin dans l’histoire américaine, jusqu’au début du XIXe siècle, et qui convergent au XXIe siècle. »
Une précision essentielle : les évangéliques blancs
Neal Blough commence par corriger une formule souvent reprise dans le débat public : il ne faut pas parler indistinctement des “évangéliques américains”. Le monde évangélique aux États-Unis est pluriel, traversé par des différences raciales, sociales, théologiques et politiques.
« 80 % des évangéliques, ce sont 80 % des évangéliques blancs. Le monde évangélique américain est multiforme, il n’y a pas que des blancs. »
Cette précision est décisive. Ce que l’on appelle le vote évangélique pro-Trump concerne surtout les évangéliques blancs, soit une partie importante mais non exclusive du protestantisme américain. D’autres évangéliques, notamment issus des communautés afro-américaines, latino-américaines ou de l’immigration, ne se reconnaissent pas nécessairement dans cette alliance entre foi chrétienne, nationalisme et trumpisme.
Une nation pensée comme voulue par Dieu
Pour Neal Blough, l’un des éléments structurants de l’histoire américaine est la conviction que les États-Unis auraient une mission particulière dans l’histoire du monde. Dès l’époque coloniale, plusieurs courants protestants coexistent. Certains, comme les baptistes de Roger Williams à Rhode Island ou les quakers de William Penn en Pennsylvanie, défendent la liberté religieuse et la séparation entre l’Église et l’État.
Mais une autre tradition, héritée du puritanisme, tend à percevoir les colonies américaines comme un “nouveau peuple de Dieu”.
« Peu à peu va se forger une identité américaine très liée au protestantisme, avec des éléments forts de nationalisme : les États-Unis comme une nation voulue par Dieu, avec une mission quasi divine dans l’histoire du monde. »
Au XIXe siècle, cette conviction se cristallise dans l’idéologie de la “destinée manifeste”, selon laquelle les États-Unis auraient vocation à étendre leur modèle politique, culturel et religieux. Dans ce contexte, être protestant, blanc, chrétien et américain tend à se confondre.
Le poids du populisme anti-élites
À cette identité religieuse nationale s’ajoute un autre élément majeur : le populisme anti-élites. Selon Neal Blough, il apparaît très tôt dans la culture américaine, notamment après la guerre d’indépendance.
Ce populisme se diffuse aussi dans les Églises. Il nourrit une méfiance envers les pasteurs formés à l’université, envers la théologie savante, envers les institutions intellectuelles et, plus largement, envers toute forme d’expertise.
« On se méfie des élites. Les pasteurs formés à l’université font partie de l’élite. Il y a une sorte d’allergie à la théologie. »
Cette culture religieuse valorise des prédicateurs issus du peuple, une musique vivante, des communautés locales autonomes et une parole directe. Elle peut favoriser une foi très dynamique, mais aussi produire une défiance durable envers les savoirs académiques, scientifiques ou politiques.
L’esclavage, la ségrégation et la suprématie blanche
Neal Blough insiste également sur une dimension souvent sous-estimée : l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation. Dans le Sud des États-Unis, de nombreuses Églises ont soutenu l’esclavage, puis les lois de ségrégation mises en place après la guerre civile.
« Il y a une sorte d’idéologie de la suprématie blanche qui traverse, pas toutes les Églises, mais un bon nombre d’Églises, surtout dans le Sud. »
Cette histoire a durablement marqué ce que l’on appelle la Bible Belt, cette région du Sud et du Midwest où le protestantisme évangélique blanc joue un rôle social et politique majeur. Pour Neal Blough, on ne peut pas comprendre le rapport de nombreux évangéliques blancs au Parti républicain sans prendre en compte cet héritage racial.
Une vision pessimiste de l’histoire
À la fin du XIXe siècle, un autre courant prend de l’importance dans certains milieux évangéliques : le dispensationalisme. Cette lecture de l’histoire biblique insiste sur la fin des temps, le retour du Christ, la restauration d’Israël et une vision très pessimiste du monde.
Selon Neal Blough, cette eschatologie nourrit une méfiance envers tout ce qui ressemble à un gouvernement mondial, au multilatéralisme ou à des institutions internationales.
« Le monde va à sa perte. On attend le retour du Christ. On craint l’instauration d’un gouvernement mondial. »
Cette vision rencontre facilement le slogan “America First”. Dans cette perspective, les États-Unis doivent défendre leur souveraineté, leurs frontières, leur identité religieuse et leur mission historique contre les forces perçues comme mondialistes, progressistes ou hostiles au christianisme.
Darwin, le créationnisme et la méfiance envers la science
Le schisme entre protestantisme libéral et fondamentalisme, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, joue aussi un rôle central. La théorie de l’évolution de Darwin devient l’un des points de cristallisation du conflit.
Dans certains milieux fondamentalistes, la réaction contre Darwin nourrit une théologie créationniste, parfois très radicale. Neal Blough y voit l’une des sources de la défiance contemporaine envers la science.
« Cette tendance se prolonge aujourd’hui : pendant la période Covid avec l’antivax, puis avec le climatoscepticisme. »
La méfiance envers les élites scientifiques rejoint alors la méfiance envers les élites politiques, médiatiques et universitaires. Le discours trumpiste peut s’y insérer très facilement.
Quand tous les ingrédients convergent
Pour Neal Blough, le trumpisme évangélique ne surgit donc pas de nulle part. Il résulte d’une convergence historique : nationalisme religieux, populisme anti-élites, héritage racial, eschatologie pessimiste, anticommunisme, antiféminisme, réaction aux évolutions sexuelles et culturelles des années 1960-1970.
« Vous mettez cela ensemble : le populisme, le nationalisme, une eschatologie pessimiste, la suprématie blanche, l’antiscience allant jusqu’au climatoscepticisme, et vous avez le programme du Parti républicain et de Trump. »
Cette alliance s’est renforcée au XXe siècle, notamment avec la “majorité morale” de Jerry Falwell, puis avec le soutien massif d’une partie des évangéliques blancs au Parti républicain.
L’exemple de Jimmy Carter est révélateur. Bien que baptiste évangélique, il est rejeté par une grande partie de cet électorat au profit de Ronald Reagan, pourtant beaucoup moins pratiquant. L’identité politique l’emporte alors sur la cohérence religieuse apparente.
Trump, un “Cyrus” moderne ?
L’un des paradoxes du soutien évangélique à Donald Trump est son profil personnel. Son rapport à la foi chrétienne, sa vie privée, ses mensonges publics ou son narcissisme ne correspondent pas aux critères moraux longtemps mis en avant par les conservateurs religieux américains.
Mais pour Neal Blough, une partie des évangéliques blancs ne voit pas Trump comme un modèle de piété. Elle le voit comme un instrument.
« Peu importe qu’il soit peu chrétien, peu importe qu’il soit menteur, narcissiste. Pour beaucoup, c’est le sauveur de l’Amérique. C’est le Cyrus de l’Ancien Testament. »
La référence à Cyrus, roi perse qui permet au peuple juif de revenir d’exil, est fréquente dans certains milieux évangéliques pro-Trump. Elle permet de justifier l’idée qu’un dirigeant non exemplaire sur le plan moral puisse être utilisé par Dieu pour défendre son peuple.
La France n’est pas l’Amérique
Cette configuration américaine existe-t-elle en France ? Neal Blough répond avec prudence. Certains éléments peuvent circuler, mais le contexte historique est très différent.
En France, le protestantisme est minoritaire. Les évangéliques eux-mêmes sont minoritaires au sein du protestantisme. Il n’existe donc pas de possibilité réelle de “nationalisme protestant” comparable à celui des États-Unis.
« En France, depuis les origines, le protestantisme est minoritaire. Il n’y a pas la possibilité d’un nationalisme protestant. »
Neal Blough souligne aussi que les écoles de théologie évangélique qu’il connaît en France n’enseignent pas le créationnisme au sens américain du terme. Le rapport à la science, à la politique et à la nation ne se structure donc pas de la même manière.
Les mennonites face à Trump
Issu lui-même d’un arrière-plan mennonite, Neal Blough rappelle que les Églises mennonites portent historiquement une tradition pacifiste, non violente et critique envers la confusion entre foi chrétienne et puissance nationale.
Dans sa jeunesse, aux États-Unis, il a été frappé par une différence symbolique : dans certaines Églises, le drapeau américain était très présent ; dans les Églises mennonites, il ne l’était pas.
« Dans les Églises mennonites, il n’y avait pas de drapeau. On arrivait à faire la distinction entre être américain et être chrétien. »
Cette distinction l’a profondément marqué. Elle explique en partie son retour vers la tradition mennonite à la fin des années 1960 et au début des années 1970, dans le contexte de la guerre du Vietnam.
Mais cette tradition ne protège pas automatiquement tous les mennonites du trumpisme. Neal Blough reconnaît qu’il existe aussi, dans les milieux ruraux, une forme d’inculturation américaine qui peut conduire certains mennonites à voter pour Donald Trump.
Comment résister à une alliance entre foi et pouvoir ?
Face à l’élan trumpiste, que peuvent faire les chrétiens qui refusent cette fusion entre foi, nationalisme et domination politique ? Neal Blough évoque plusieurs voies : l’enseignement, l’écriture, la vie communautaire, les prises de position publiques, mais aussi la fidélité concrète à l’Évangile.
« C’est par le fait de vivre l’Évangile, de l’enseigner, de le mettre en place dans les institutions et dans la vie de l’Église. »
Il reconnaît cependant que la période est difficile. Les résistances existent, mais elles sont minoritaires. Les institutions évangéliques modérées ou critiques, comme Wheaton College, Fuller Seminary ou la revue Christianity Today, conservent une voix, mais celle-ci semble de plus en plus marginalisée dans l’espace médiatique évangélique américain.
Des médias évangéliques au cœur du trumpisme
Neal Blough insiste sur un point décisif : le rôle des médias. Aux États-Unis, de nombreuses radios et télévisions chrétiennes évangéliques façonnent la vision du monde de millions de croyants.
Selon lui, ces médias ont parfois davantage d’influence que Fox News dans la diffusion de l’imaginaire trumpiste.
« Ces médias évangéliques ont plus d’influence pour partager la liturgie de Trump que Fox News. »
Le mot “liturgie” est fort. Il suggère que le trumpisme n’est pas seulement une opinion politique, mais un imaginaire collectif, avec ses rites, ses récits, ses ennemis, ses figures héroïques et ses promesses de salut national.
Quel Christ est annoncé ?
Au cœur de l’analyse de Neal Blough se trouve une question théologique fondamentale : quelle image du Christ est mise en avant ? Dans la tradition anabaptiste et mennonite, la croix est liée à la non-violence, au service, à la réconciliation et à une distance critique envers les pouvoirs dominants.
Or, dans certains milieux évangéliques américains, cette figure du Christ serviteur semble avoir été remplacée par une autre : celle d’un Christ viril, guerrier, dominateur.
« Les évangéliques ont mis de côté le Christ serviteur souffrant pour un Christ viril, masculin, guerrier. Là, il y a quelque chose de perverti sur le plan théologique. »
Cette remarque touche au cœur du débat. Le problème n’est pas seulement politique. Il est aussi christologique : quel Jésus les Églises annoncent-elles ? Le Jésus des Évangiles, serviteur et crucifié, ou une figure de puissance, de revanche et de domination ?
Une espérance dans le christianisme mondial
Malgré ce diagnostic sévère, Neal Blough ne ferme pas la porte à l’espérance. Il rappelle que les évangéliques blancs américains ne résument pas le monde évangélique. Aujourd’hui, l’évangélisme est une réalité mondiale, très présente en Afrique, en Asie, en Amérique latine et dans les diasporas.
Les documents du mouvement de Lausanne, par exemple, proposent une théologie très différente de celle des milieux pro-Trump. Ils insistent davantage sur la mission intégrale, la justice, l’évangélisation, le service et la responsabilité sociale.
Neal Blough souligne aussi la richesse des Églises multiculturelles, notamment en France.
« Les Églises multiculturelles sont vraiment des laboratoires d’antiracisme. Quand on est ensemble et qu’on choisit d’être ensemble, il est plus difficile d’être raciste. »
Dans ces communautés, la diversité n’est pas un slogan mais une expérience concrète : prier, célébrer, débattre, souffrir et espérer ensemble. Pour Neal Blough, cette dimension mondiale et multiculturelle du christianisme constitue un contrepoids essentiel aux tentations nationalistes.
500 ans après les premiers baptêmes anabaptistes
L’entretien se conclut sur un autre anniversaire : celui des 500 ans des premiers baptêmes anabaptistes, célébrés à Zurich en 1525. Ce mouvement, dont sont issues les Églises mennonites, a défendu une vision exigeante de la foi chrétienne : une Église libre, volontaire, pacifique, distincte du pouvoir politique.
À l’heure où les États-Unis s’apprêtent à célébrer les 250 ans de leur indépendance, cette mémoire anabaptiste offre un contraste saisissant. Elle rappelle qu’il existe, au sein du christianisme, des traditions qui refusent de confondre l’Évangile avec la puissance nationale.
Une question demeure alors ouverte : dans une Amérique travaillée par la polarisation, les Églises sauront-elles retrouver le courage de distinguer fidélité chrétienne et loyauté politique ?
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Neal Blough
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures
