La Trinité fait-elle des chrétiens des trithéistes ?

L’islam reproche parfois au christianisme de ne pas être véritablement monothéiste, en raison de la doctrine de la Trinité. Les chrétiens, eux, affirment au contraire un monothéisme strict, hérité du judaïsme. Comment comprendre alors cette doctrine qui parle du Père, du Fils et du Saint-Esprit sans faire de Dieu trois dieux ?

Un reproche ancien fait au christianisme

Parmi les reproches adressés par l’islam au christianisme, il y a celui de ne pas être pleinement monothéiste, mais d’être trithéiste. Autrement dit, les chrétiens croiraient non pas en un seul Dieu, mais en trois dieux.

Ce reproche vient évidemment de la doctrine de la Trinité, qui parle de trois personnes en Dieu : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Les chrétiens, pourtant, se sont toujours défendus d’être trithéistes. Ils affirment au contraire un monothéisme strict, dans la continuité du judaïsme, qui proclame que « l’Éternel est un ».

Comment résoudre cette difficulté ?

Une première solution : ne pas adopter la doctrine de la Trinité

La première solution, la plus radicale, consisterait tout simplement à ne pas adhérer à la doctrine de la Trinité.

Tous les chrétiens, en effet, ne sont pas trinitaires. Certains sont unitariens et refusent cette manière de parler de Dieu en trois personnes.

La Trinité est une doctrine qui s’est développée dans les premiers siècles du christianisme, notamment aux IIIe et IVe siècles. Elle n’est pas, à proprement parler, une doctrine explicitement biblique. Celui qui veut s’attacher uniquement à l’Écriture peut donc considérer qu’il n’a pas à s’encombrer de doctrines élaborées par l’Église dans les siècles postérieurs.

Mais on peut aussi choisir de conserver cette doctrine de la Trinité, à condition de la comprendre avec précision.

Une triade plutôt que trois dieux

Une première manière de comprendre la Trinité consiste à l’envisager de façon plus simple, presque comme une triade.

Il ne s’agirait pas de dire qu’il y a trois dieux, mais de rassembler les trois réalités fondamentales de la foi chrétienne.

Il y a d’abord l’affirmation que Dieu est Père. Cela signifie qu’il est le Créateur, qu’il aime inconditionnellement et qu’il donne une parole, une direction, une éducation.

Il y a ensuite Jésus-Christ, qui est le point central de la foi chrétienne.

Il y a enfin le Saint-Esprit, c’est-à-dire la conviction que Dieu continue d’être à l’œuvre dans le monde, comme source de vie.

Dans ce sens, la Trinité ne pose pas de difficulté particulière. Elle permet simplement de nommer trois dimensions essentielles de la foi chrétienne. C’est souvent ainsi que le Nouveau Testament évoque ces trois réalités fondamentales.

Trois rôles de Dieu

On peut aller un peu plus loin en disant que la Trinité ne désigne pas trois personnes séparées, mais trois rôles de Dieu.

Le mot latin persona désignait à l’origine le masque des acteurs. Dans cette perspective, parler de trois personnes pourrait revenir à parler de trois manières pour Dieu de se présenter à l’humanité.

Dieu peut se manifester comme Père, comme Fils ou comme Saint-Esprit, tout en étant un seul Dieu.

Cette compréhension ne pose pas de grande difficulté lorsqu’il s’agit du Père, puisque Dieu est Père. Elle n’en pose pas non plus lorsqu’il s’agit du Saint-Esprit, puisque Dieu est Esprit.

La difficulté apparaît surtout avec Jésus-Christ. Identifier Dieu et Jésus-Christ pose une vraie question théologique. On pourrait avoir l’impression qu’il y aurait alors deux dieux : l’un sur terre et l’autre dans le ciel, l’un visible et l’autre invisible.

Ce qui est divin en Jésus-Christ

Pour comprendre la doctrine trinitaire, il faut donc préciser ce que l’on dit lorsque l’on parle du Fils.

Selon cette lecture, la doctrine de la Trinité ne veut pas dire que Jésus de Nazareth serait simplement Dieu lui-même, ni que Dieu aurait seulement pris une apparence humaine.

Elle affirme plutôt que ce qui est divin en Jésus-Christ, c’est la Parole éternelle de Dieu qui s’incarne en lui. Ce qui est divin en Jésus-Christ est pleinement Dieu.

Ainsi, le Fils de la Trinité n’est pas simplement Jésus de Nazareth comme individu historique. Il désigne ce qui est divin en lui : la Parole éternelle de Dieu.

Dieu peut donc être pleinement Père, pleinement Parole et pleinement Esprit, sans que cela implique trois dieux.

Jésus-Christ, dans cette perspective, est l’homme qui incarne la deuxième personne de la Trinité dans une humanité pleine et entière.

Pourquoi conserver une doctrine aussi complexe ?

Reste une question : pourquoi conserver une doctrine aussi complexe ?

Une réponse possible est précisément que cette complexité dit quelque chose d’important de Dieu. Dire simplement que Dieu est un peut avoir sa force. Mais cela peut aussi comporter un risque : croire que l’on peut définir Dieu, l’enfermer dans une doctrine, un terme, une morale ou même une position politique.

Dire que Dieu est complexe, insaisissable, qu’il ne se laisse pas réduire à une formule unique, c’est rappeler que Dieu est toujours au-delà de ce que l’on peut en dire et en comprendre.

La Trinité peut alors devenir une manière de préserver le mystère de Dieu. Elle ne cherche pas à faire de Dieu trois dieux, mais à empêcher qu’on le réduise à une définition trop étroite.

Une conception ouverte de Dieu

La doctrine trinitaire peut donc être comprise comme une invitation à parler de Dieu avec prudence.

Elle rappelle que Dieu est un, mais qu’il ne se laisse pas enfermer dans une représentation unique. Il est Père, Parole et Esprit. Il est Créateur, présence en Jésus-Christ et souffle de vie dans le monde.

Dans cette perspective, la Trinité ne contredit pas le monothéisme chrétien. Elle cherche plutôt à dire que le Dieu unique est plus vaste que les mots que l’on emploie pour parler de lui.

Elle ouvre ainsi la porte à une conception de Dieu à la fois profonde, multiple et tolérante.