Le pasteur et théologien Antoine Nouis reçoit Christine Pedotti, écrivain, journaliste et directrice de la rédaction de Témoignage chrétien, pour discuter Jean 16, 12-15.
Allez directement aux chapitres :
00:07 Lecture de Jean 16, 12-15
00:42 Commentaires du texte biblique :
01:02 Le mystère de la Trinité
06:52 L’Esprit de vérité
11:31 L’Esprit glorifie le Christ
Le texte biblique : Jean 16, 12-15
12. J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter maintenant.
13. Quand il viendra, lui, l’Esprit de la vérité, il vous conduira dans toute la vérité ; car il ne parlera pas de sa propre initiative, mais il dira tout ce qu’il entendra et il vous annoncera ce qui est à venir.
14. Lui me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi pour vous l’annoncer.
15. Tout ce qu’a le Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prendra de ce qui est à moi pour vous l’annoncer.
Source : LirelaBible.net
La Trinité, ou Dieu comme relation
Le dimanche après la Pentecôte est aussi celui de la Trinité. Dans l’Évangile de Jean, Jésus annonce la venue de l’Esprit de vérité, qui conduira les disciples vers la vérité tout entière et glorifiera le Fils. Une manière de comprendre Dieu non comme un bloc figé, mais comme une circulation vivante d’amour entre le Père, le Fils et l’Esprit.
Un texte placé après la Pentecôte
Nous sommes aujourd’hui le dimanche après la Pentecôte. Le texte de l’Évangile de Jean nous parle encore de l’annonce de l’Esprit. Nous sommes aussi le dimanche de la Trinité. Dans ce passage, l’Esprit apparaît avec le Père et le Fils.
Le premier verset retient particulièrement l’attention : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. » On a le sentiment que, dans l’enseignement de Jésus, certaines choses sont trop difficiles à entendre pour les disciples.
Comment comprendre cette prudence de Jésus dans son propre propos ?
Des paroles testamentaires avant la mort de Jésus
Dans l’Évangile de Jean, nous sommes dans les discours qui précèdent la mort de Jésus. Ce sont des discours testamentaires. La question est alors de savoir quelle intention l’évangéliste donne à ces paroles placées à ce moment précis.
Est-ce une parole adressée directement aux croyants de tous les temps ? Y a-t-il des choses que nous ne pouvons pas complètement comprendre ou porter immédiatement ? Faut-il parfois attendre du temps, de la maturité, des étapes dans nos vies pour les comprendre ?
Ou bien Jésus dit-il simplement à ses disciples qu’il faudra attendre le grand passage de la mort, de la Pâque et de la glorification ? Il faudra attendre la mort et la résurrection pour que la présence de l’Esprit rende ces choses compréhensibles.
Dans tous les cas, le texte dit bien qu’il existe quelque chose qui n’est pas si simple, ni si facile d’accès.
La Trinité, une notion souvent perçue comme complexe
C’est souvent le sentiment que l’on éprouve autour de la Trinité. On se demande parfois s’il va falloir faire de la géométrie dans l’espace pour comprendre ce mystère.
La Trinité est pourtant, en un sens, quelque chose d’assez simple. Elle est souvent perçue comme une mécanique d’horloge complexe, alors qu’elle cherche d’abord à dire quelque chose du Dieu chrétien.
La tradition chrétienne des premiers siècles a mobilisé beaucoup d’intelligence pour tenter d’énoncer ce que signifiait la Trinité. On a beaucoup discuté autour d’elle, de ce qu’elle voulait dire, de la manière juste de parler de Dieu, du Christ et de l’Esprit.
Le texte de Jean, lui, ne formule pas encore un dogme au sens où le feront plus tard les conciles. Mais il donne déjà à entendre cette circulation entre l’Esprit, le Fils et le Père.
Des disciples face à l’impensable
Jésus prépare ses disciples à affronter la croix et la résurrection. Manifestement, ils ne seront pas prêts. Il ne s’agit peut-être pas seulement d’un manque de préparation. Il s’agit d’une impossibilité : ce qui va arriver relève pour eux de l’impensable.
Jésus essaie néanmoins de les préparer.
Cette parole peut aussi nous être adressée. Il y a, dans la foi chrétienne, des événements, des affirmations, des mystères que nous avons besoin de temps pour intégrer. Il faut parfois de l’histoire, de la maturité, une longue fréquentation des textes et de la vie pour commencer à les porter.
Cela ne signifie pas nécessairement qu’il y aurait de la complexité en Dieu. Cela rappelle plutôt que nous parlons souvent trop vite de Dieu, comme si nous savions, comme si nous pouvions cerner l’affaire.
Parler de Dieu avec prudence
Sur ce point, nos frères juifs manifestent souvent une plus grande prudence. Par respect, ils n’osent pas nommer Dieu directement, parce qu’il y a en Dieu quelque chose qui dépasse.
Les chrétiens sont parfois plus imprudents dans leur manière de parler de Dieu : « Dieu veut », « Dieu dit », « Dieu fait ». Comme si l’on pouvait facilement faire le tour de Dieu.
La Trinité peut justement nous ralentir. Elle nous rappelle que Dieu ne rentre pas dans nos cases. Dieu dépasse, déborde, échappe aux définitions trop rapides.
Dans la Trinité, nous pouvons pourtant comprendre quelque chose de cette circulation du don et de l’amour en Dieu lui-même. Dieu n’est pas un monolithe. Il n’est pas un bloc tombé du ciel. Il est un amour vivant. Et l’amour vivant est mouvement.
Un mouvement de don entre le Père, le Fils et l’Esprit
Que raconte la Trinité ? Elle dit qu’il y a un mouvement de don perpétuel entre le Père, le Fils et l’Esprit.
Nous pouvons nous laisser saisir par ce mouvement, nous laisser embarquer dans cette vague qui nous cueille et nous entraîne. Mais une vague, on n’en fait pas le tour. On ne la saisit pas complètement.
Il en va ainsi de la Trinité. Nous essayons de saisir avec notre intelligence humaine quelque chose qui, toujours, nous échappe.
La Trinité dit à la fois quelque chose de Dieu et l’impossibilité de l’enfermer dans nos paroles. Dieu est à la fois un et trois. On pourrait dire, de manière provocante, que c’est illogique. Mais cette formule dit précisément un Dieu que l’on ne peut pas dire totalement.
Nous posons des mots sur Dieu, tout en sachant que Dieu est au-delà de ce que nous pouvons en dire.
Un Dieu au-delà de nos catégories
Ce caractère au-delà de nos mots est l’un des intérêts de la Trinité. Elle a quelque chose d’illogique, ou du moins de plus grand que notre logique habituelle.
Où est-il écrit que Dieu devrait être simple ?
La Trinité nous place à la limite de ce que nous pouvons comprendre. Elle indique un au-delà de notre intelligence, non pour nous interdire de penser, mais pour nous rappeler que Dieu ne se réduit pas à nos raisonnements.
C’est à partir de là que l’on peut revenir au texte de Jean. Jésus y parle de l’Esprit. Il dit deux choses importantes : l’Esprit est l’Esprit de vérité, et l’Esprit glorifie le Fils.
L’Esprit de vérité ne se possède pas
L’expression « Esprit de vérité » est délicate. Les chrétiens ont souvent voulu mettre la main sur la vérité.
Il existe une expression terrible : « détenir la vérité ». Comme si l’on mettait la vérité en détention. Comme si la vérité pouvait être possédée, enfermée, maîtrisée.
Or, la vérité ne se met pas en détention. Jésus ne dit pas seulement qu’il donne la vérité. Il dit qu’il est la vérité. C’est une distinction essentielle.
L’histoire chrétienne a souvent été marquée par des conflits où chacun prétendait posséder la vérité. Catholiques et protestants se sont affrontés, chacun brandissant sa propre prétention à la vérité, comme si l’on pouvait dire : ma vérité est plus forte que la tienne.
Mais la vérité, pour la foi chrétienne, c’est le Christ. Il n’y a pas d’autre vérité à posséder comme un objet.
L’Esprit nous fait reconnaître le Christ
Jésus de Nazareth, les croyants le confessent comme Christ. Mais qu’est-ce qui permet de dire qu’il est le Christ, c’est-à-dire celui que Dieu choisit et aime de toujours à toujours, celui par qui nous sommes aimés ?
C’est l’Esprit.
L’Esprit, dans nos cœurs, nous permet de le reconnaître. Il nous ouvre à cette intelligence de la foi. Là encore, il ne s’agit pas de quelque chose que l’on pourrait entièrement saisir ou quadriller.
Les grands théologiens ont passé beaucoup de temps à tenter de penser ces questions, à les ordonner, à en tracer les contours. Cette démarche n’est pas vaine. Il est beau que l’intelligence humaine soit passionnée par Dieu. Mais si nous croyons pouvoir dire exactement ce qu’est Dieu, nous nous trompons.
Il faut tenir ensemble deux attitudes : la générosité de l’intelligence humaine, qui cherche à comprendre, et l’humilité de reconnaître que nous ne connaîtrons jamais Dieu dans sa totalité.
Jésus de Nazareth, Dieu rendu connaissable
Le miracle du christianisme tient à ceci : quelqu’un s’est rendu connaissable. Ce quelqu’un, c’est Jésus de Nazareth.
Jésus se rend connaissable en étant homme au milieu des hommes. Dans la foi, les chrétiens confessent que cet homme est le Christ de Dieu. Et dire cela dans la foi, c’est le dire habité par l’Esprit.
La Trinité nous traverse pour que nous puissions dire : ce Jésus de Nazareth, homme parmi les hommes, est le Fils du Père. Et c’est l’Esprit qui nous permet de le confesser.
La Trinité est donc comme une vague qui nous traverse et nous rend capables d’énoncer la foi.
Le texte de Jean le dit ainsi : l’Esprit « vous conduira dans la vérité tout entière ». Cette vérité n’est pas un système fermé. Elle est la personne même du Christ.
« Je suis le chemin, la vérité et la vie »
Lorsque Jésus dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie », le mot « vérité » est encadré par deux autres mots : le chemin et la vie.
La vérité du Christ n’est donc pas une doctrine bétonnée, figée, possédée une fois pour toutes. Elle est un chemin et une vie.
L’Esprit conduit les disciples dans cette vérité qui est à la fois chemin et vie. C’est cette promesse que Jésus leur fait pour les préparer à vivre ce qu’ils auront à traverser.
L’Esprit glorifie le Fils
Jésus dit aussi : « L’Esprit me glorifiera. » Dans l’Évangile de Jean, la gloire est un thème majeur et complexe.
Chez Jean, la gloire s’exprime déjà dans la croix. C’est là tout le paradoxe. La gloire de Dieu n’apparaît pas seulement après la résurrection, comme une victoire éclatante. Elle se révèle déjà dans l’abaissement de la croix.
Jean pousse à son extrême le paradoxe chrétien de la croix. Là où les autres évangélistes laissent davantage le temps du silence jusqu’à la résurrection, Jean donne à lire la gloire dès l’instant de la croix.
La gloire, dans la Bible, désigne quelque chose du propre de Dieu, son poids, sa présence, ce qui laisse voir quelque chose de lui. Mais ici, Dieu se révèle précisément dans l’abaissement.
La croix, abaissement et non-violence de Dieu
Une part importante de la spiritualité chrétienne a médité cet abaissement de Dieu, que l’on appelle la kénose. Dieu vient habiter la faiblesse de la condition humaine jusqu’à l’abandon de la croix.
C’est précisément ce que nous ne nous attendrions pas à dire de Dieu. C’est pourquoi nous avons besoin de l’Esprit pour l’entendre.
La croix peut être comprise comme la non-violence radicale de Dieu. Le Dieu créateur du ciel et de la terre va jusque-là. Il rejoint l’humanité dans ses épuisements, dans sa faiblesse, dans ce qui paraît le plus bas.
Nul n’est trop bas pour ce Dieu-là.
Dieu n’est pas un monolithe, Dieu est relation
Le texte de Jean synthétise quelque chose de la Trinité lorsqu’il fait entendre cette circulation : l’Esprit glorifie le Fils, et tout ce qui appartient au Père appartient au Fils.
Il ne s’agit pas encore de lire ici la formulation dogmatique telle qu’elle sera précisée par les grands conciles œcuméniques. Mais on peut y voir une préfiguration de cette compréhension chrétienne de Dieu.
Dans cette lecture, Dieu n’est pas un monolithe. Dieu est relation.
La Trinité ne cherche donc pas seulement à résoudre une difficulté théologique. Elle dit que Dieu est mouvement, don, circulation d’amour. Elle rappelle aussi que la vérité ne se possède pas, mais qu’elle se reçoit dans le Christ, par l’Esprit, comme un chemin et une vie.
Production : Fondation Bersier