Ils gardent les enfants le mercredi, racontent des histoires, transmettent des recettes et des souvenirs… Mais ils critiquent parfois les choix éducatifs, s’imposent sans y être forcément invités, ou au contraire sont tellement indépendants que leur absence crée un vide inexplicable. La relation entre grands-parents, parents et petits-enfants est l’une des plus intense et complexe de la vie familiale. Comment concocter une alchimie familiale satisfaisante, entre présence et discrétion, amour et respect des frontières ?
Une figure en plein renouveau
Selon l’Institut national des études démographiques (INED), à 56 ans, un(e) Français(e) sur deux a au moins un petit-enfant ; 13 millions de nos concitoyens seraient déjà des grands-parents.
Mais les grands-parents d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux d’autrefois : ils sont souvent encore actifs (y compris les femmes), autonomes… et connectés. Ils ont une vie à eux, compatible avec leur autonomie florissante : des projets, des amis, une vie sociale, des envies de voyage – et des moyens pour les faire… Et ils doivent composer avec un rôle dont les contours sont souvent flous. Parfois ils ont encore un « grand benjamin » à la maison (ou un petit dernier, comme vous préférez) alors qu’un premier petit-enfant pointe son nez. Ou bien Papy et Mamie sont divorcés et il faut compter avec leurs nouveaux conjoints…et leurs familles.
Des piliers indispensables
Quel que soit leur profil, les grands-parents sont devenus un maillon essentiel de l’organisation familiale, à commencer par la garde de leurs petits-enfants. Selon la DREES, environ deux tiers des enfants de moins de 6 ans sont gardés au moins occasionnellement par leurs grands-parents, mais huit fois sur dix, il s’agit cependant d’un mode de garde secondaire.
Au-delà de la garde, les parents attendent bien davantage de leurs propres parents. Selon une enquête menée en 2019 auprès de 1 598 familles par l’Observatoire de la famille (URAF / CAF / UNAF), 62 % des Français souhaitent que les grands-parents passent du temps avec leurs petits-enfants quelle que soit l’activité, 44 % espèrent qu’ils partagent avec les plus jeunes leurs passions et leurs valeurs et 33 % attendent d’eux une transmission de l’histoire familiale.
Des rôles multiples, et qui engagent beaucoup de leur temps, mais qui pourraient créer des tensions si la place de chacun et les limites ne sont pas clairement définies.
Une présence sans ingérence
Dans un ouvrage paru en 2007, « Grands-parents. La famille à travers les générations », les sociologues Claudine Attias-Donfut et Martine Segalen ont montré que le rôle des grands-parents se construit toujours dans une tension permanente : être suffisamment présent pour tisser un lien fort, et suffisamment discret pour ne pas empiéter sur l’autorité parentale. Les grands-parents sont des recours précieux s’ils réussissent à ne pas être partie prenante des conflits familiaux. Leur rôle est souvent déterminant lors des crises, notamment auprès des adolescents qui acceptent plus facilement le dialogue avec eux qu’avec leurs géniteurs.
Les problèmes commencent lorsqu’un grand-parent a tendance à se substituer aux parents. Cela se passe toutes les fois où il intervient sans préalables dans des domaines structurants de la vie de l’enfant – ceux sur lesquels les parents appuient leur éducation et leurs principes : l’alimentation, la manière de s’habiller, le choix des loisirs, le rapport au temps d’écran, les fréquentations – et la discipline en général. Ce sont de gros sujets de disputes potentielles, qui creusent un fossé générationnel, mais elles ne sont pas négociables pour les parents d’aujourd’hui. Pour un grand-parent, en faire fi et les contourner, même en croyant bien faire, ou en pensant agir « pour le bien de l’enfant », entame durablement la confiance.
La distance géographique, un facteur clé
Sans surprise, la proximité physique conditionne largement l’intensité du lien et la fréquence des échanges. L’enquête URAF / CAF / UNAF le chiffre précisément : 82 % des familles voient la grand-mère maternelle chaque semaine quand elle habite à moins de 10 minutes du domicile familial. Cette proportion tombe à 53 % entre 11 et 30 minutes, et à 11 % au-delà. Claudine Attias-Donfut et Martine Segalen le soulignent également dans leur livre : le divorce des grands-parents constitue un risque d’éloignement, la « grand-parentalité » fonctionnant mieux en couple.
Cinq repères pour trouver le juste équilibre
Alors, si l’on se sent prêt à endosser ce rôle – ou si on veut faire confiance à ses parents pour leur confier sa progéniture, quelques règles peuvent faciliter les choses :
1 – Accepter que les rôles aient changé
Être grand-parent aujourd’hui, ce n’est pas être parent une seconde fois. On ne reproduit pas ce que l’on a vécu avec ses propres enfants. Il faut faire le deuil d’être « un parent d’enfant » – et certainement d’une certaine jeunesse, n’en déplaise aux grands-mères modernes ! Grand-parent, c’est un rôle à part, avec ses propres richesses : la patience, le recul, la liberté de jouer, sans le poids des responsabilités quotidiennes.
2 – Demander avant de faire
Mieux vaut prévenir que guérir. Demander à son fils/sa fille ou son gendre/sa belle-fille : « Est-ce que ça vous convient si… » peut tout changer. Cela marque clairement le respect de l’autorité parentale et désamorce bien des tensions.
3 – Parler en dehors des moments de crise
Il est plus facile de s’expliquer ou de clarifier les choses « à froid ». Une conversation calme sur les attentes et les limites de chacun évite des malentendus ou les rancœurs qui durent des années.
4 – Poser ses propres limites aussi
Les grands-parents ne sont pas non plus corvéables à merci, ni dans l’obligation de tout accepter. Ils ont le droit de dire « Je ne peux pas garder les enfants tous les mercredis » ou même de donner leur opinion : « Je ne pense pas comme toi, je ne vois pas les choses de la même façon mais c’est ton enfant, c’est toi qui décides ». Enfin, si un comportement, une décision va contre leurs propres valeurs, ils sont légitimes à exprimer que là, ça n’est pas possible pour eux. Il vaut mieux faire une pause consentie que de forcer sa nature. Le respect doit toujours être mutuel.
5 – Miser sur les rituels partagés
A chaque famille d’inventer ses célébrations et rituels familiaux ! Car ce sont ces moments récurrents qui construisent les liens forts. Non pas parce qu’ils sont systématiques, mais parce qu’ils apportent chaleur et authenticité : le dimanche midi, la cousinade, la « fête inventée », les vacances ensemble… Ils ne demandent pas une participation obligatoire mais une présence joyeuse.
La plupart des petits-enfants adorent aller chez leurs grands-parents. Ils y forgent des souvenirs et des émotions, seuls ou entre cousins. Ce qu’ils garderont de leurs grands-parents, ce n’est pas la quantité de temps passé ensemble, mais sa qualité : la douceur d’une voix qui raconte, les gestes tendres, les attentions, la sensation d’être aimé sans condition ni performance…
Trouver la bonne distance, c’est rester proche sans étouffer, présent sans s’imposer, aimant sans conditions.
