INTERRELIGIEUX

Rencontre avec le judaïsme

Éric-Meyer Aziza est depuis huit ans le rabbin d’Arcachon. Il est aussi aumônier des prisons, armées et hôpitaux. Il est très engagé dans le dialogue interreligieux pour la laïcité.

Un contenu proposé par Ensemble - Sud-Ouest

Publié le 15 mars 2021

Auteur : Corinne Gendreau

Comment percevez-vous la place des religions dans la société ?

La religion a perdu sa place dans la société, en déclinant depuis la Révolution française. L’absence de religion dans le paysage sociétal aujourd’hui pose problème. Les textes prévoient une place pour les religions (liberté de croire). Mais on a hérité des conf lits entre humains… On se demande aujourd’hui si la loi de 1905 est encore adaptée.

Il y a eu des mouvements de population, un mélange culturel, un mélange identitaire, ce qui fait qu’aujourd’hui on ne sait plus trop comment faire. Au lieu d’appliquer les lois telles que nous les avons, on observe une cristallisation. Aujourd’hui, on ne peut plus prononcer le mot religion dans une école ; c’est aberrant ! Dans le cadre de l’enseignement civique, on pourrait parler de religion. Mais on s’aperçoit que c’est tellement compliqué de faire l’effort de connaître l’autre, que l’on préfère ne rien dire. Finalement, on attaque de tous les côtés les religions. Or, dans toutes les sociétés humaines, il y a un attachement à des rites ou à des repères. Pendant longtemps, le repère a été l’attachement aux religions. Depuis le siècle des lumières, on veut se détacher de certaines choses et finalement c’est trop. Paradoxalement, on se tourne vers les religieux quand il y a des problèmes ; par exemple dans les comités d’éthique à l’hôpital.

On est arrivé à sortir la religion du système. Il y a des attaques parce que les gens sont perdus. L’État a des devoirs et le citoyen des droits. Il faut expliquer les choses. J’ai été sollicité par une école d’aides-soignants pour expliquer les rites funéraires juifs au moment de la mort. Mais cette demande est sans formation préalable à la laïcité, à la place des religions dans le milieu hospitalier. Comment expliquer les rites sans qu’il y ait préalablement connaissance des obligations légales de l’administration vis-à-vis des religions (droit d’exercice du culte, droit à entrer en contact avec un religieux de son choix) ?

La méconnaissance des droits et devoirs fait que les religions sont attaquées. Lorsque le religieux prend sa place, on ne comprend plus ce qui se passe. Or il faut revenir à la place du religieux dans la société. Il faut expliquer les religions, ce qui se passe, notamment avec les intégrismes. Sinon on laisse les personnes se faire un avis toutes seules, ce qui est très mauvais. Toutes les religions, christianisme, islam ou judaïsme sont attaquées. Je reprends les personnes qui attaquent l’islam en raison des attentats. Il faut expliquer que c’est le fanatisme qui est condamnable ; on ne peut pas associer tous les musulmans à ce qui se passe aujourd’hui (terrorisme). « Musulman » n’est pas synonyme de radicalisé ou de violent, mais cela, personne ne l’explique.

Le processus qu’il faut changer, c’est l’ignorance qui amène à la peur, la peur qui conduit à la haine et la haine qui conduit à la violence. L’absence de connaissance entretient les peurs. La connaissance, je crois, éviterait toutes ces attaques.

Aujourd’hui, dans l’opinion publique, les religions sont trop assimilées aux guerres de religion. Or c’est très réducteur comme vision… La religion, c’est relier les gens, avoir un rôle fédérateur. Tout cela, on ne l’explique pas, alors on subit les attaques verbales, physiques.

La gestion de la crise sanitaire

Depuis le début de la pandémie, on vit notre religion à distance, comme on peut. La médiatisation des revendications catholiques pour la réouverture des lieu x de culte (prières en plein air) n’a probablement pas servi les religions, car comment expliquer et comprendre que les règles ne soient pas les mêmes pour les commerces et les lieux de culte ? Cela a donné une image des religions qui contestent l’État, ce qui n’est pas le cas.

Je crois que juifs et protestants ont une relation plus apaisée à la République compte tenu de leur histoire, car ils n’ont rien perdu comme pouvoir. Au contraire, ils ont participé à la construction lors de la séparation de l’Église et de l’État.

Effectivement, nous ne nous sentons pas lésés. Nous sommes pour le consensus. Je suis choqué quand un évêque appelle à la désobéissance et engage ses fidèles à enfreindre les règles de la République. En plus, comme il y a un durcissement de la laïcité en raison de la montée de l’islam politique (radical), on mélange tout, dans un sens qui dessert toutes les religions.

Pensez-vous que la liberté d’expression doit être encadrée ?

Je crois qu’assez rapidement, si on l’encadre, ce ne sera plus une liberté ! « Nul ne doit être inquiété par ses opinions tant que cela ne trouble pas l’ordre public. » L’ordre public est maintenu lorsqu’il n’y a pas de mise en danger des autres. Si maintenant on veut déf inir autrement l’ordre public, il y a atteinte à la liberté.

La laïcité s’est tiré une balle dans le pied en 2004, avec l’affaire du port du voile dont l’autorisation dans les établissements a été déléguée aux chefs d’établissements. Selon leurs opinions, on pouvait avoir des règles différentes ! Cela crée des précédents. Jusqu’à la fin du lycée, l’enfant n’est pas reconnu comme ayant la liberté d’expression totale (trop jeune), donc la règle de « pas de signe distinctif » s’applique. Ensuite, à l’université, les jeunes ont pleinement la capacité de liberté d’expression et peuvent choisir de porter des signes distinctifs (voile ou kippa). Mais cela est contesté par l’opinion qui ne connait pas la loi.

Finalement ce qui a été fait en 2004 est la base des soucis actuels. Par exemple avec le cas du professeur Samuel Paty qui fait son travail et qui n’est pas compris et soutenu pour parler de la liberté dans le cadre de la République. Si un professeur ne peut plus montrer une image et l’expliquer, c’est grave. Je suis très mitigé de retoucher à l’encadrement de la liberté d’expression parce que cela ne peut aller dans le sens de restrictions.

La liberté d’expression doit s’exercer dans un cadre sécuritaire, or il semble que le cadre soit fragilisé. Le problème de sécurité est avéré (voir un livre de Georges Bensoussan des années 2000, Les Territoires perdus de la République). Il évoquait déjà les problèmes que nous vivons aujourd’hui. On essaie alors de régler par des interdictions les problèmes actuels (interdiction de filmer les policiers par exemple). Il faut plutôt enseigner à nouveau l ’éducation civique pour que les enfants soient capables de différencier les niveau x entre le 14 juillet, Noël et Halloween ! Car connaitre l ’ histoire de la République, l’histoire et le sens des fêtes chrétiennes, et savoir qu’Halloween est une importation commerciale permet de grandir avec des repères.

Pour conclure, je crois que nous avons des efforts à faire au niveau de l’instruction des textes qui existent déjà : expliquer ce qu’est la laïcité, les possibilités qu’offre cette loi comme la liberté de culte et de croire.

Dans la même rubrique...

Comment Facebook peut-il stimuler le partage de contenus haineux ?

Auditionnée par les députés européens, la lanceuse d’alerte Frances Haugen a révélé que l'algorithme de Facebook était capable de stimuler le partage de contenus haineux.

Un contenu proposé par Le blog de Camille Verdi

Les enseignants et les valeurs de la République

Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a estimé lors du lancement d’un plan de formation des enseignants à la laïcité que ces derniers devaient “adhérer aux valeurs de la République et les transmettre”, ou “sortir de ce métier”.

Un contenu proposé par Réforme

Procès des attentats du 13-Novembre : le cafouillage de la police belge

Vendredi 26 novembre, les débats de la cour d’assises ont été marqués par les témoignages imprécis de la police belge et l’absence de plusieurs accusés dans le box.

Un contenu proposé par Le blog de Camille Verdi

Le virus, le pouvoir et le sens

Patrick Gaboriau et Christian Ghasarian, l'un anthropologue, l'autre ethnologue, proposent une vue d'ensemble du Covid-19 tel qu'il est apparu au début de 2020.

Un contenu proposé par LibreSens

UN CONTENU PROPOSÉ PAR

Ensemble – Sud-Ouest

Mensuel de l’Église Protestante Unie de France en Sud-Ouest, il offre à ses lecteurs un apport spirituel, des informations sur leur église sur le plan local, mais aussi sur l’Église au niveau national et international. Enfin, le journal Ensemble veut aider ses lecteurs à penser bibliquement les problèmes du monde contemporain.

Derniers contenus du partenaire

bannière podcast