Interview

Rencontre avec l’une des deux imames de la mosquée Simorgh (2)

Anne Sophie Monsinay est co-fondatrice avec Eva Janadin des Voix d’un islam éclairé (Mouvement pour un islam spirituel et progressiste).

Un contenu proposé par Carnet d'une étudiante en théologie

Publié le 14 octobre 2020

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Elle nous parle notamment de responsabilité, de libertés individuelles et de l’adaptabilité des pratiques religieuses en Islam

Ce billet est la deuxième partie d’un entretien en trois volets.

C’est finalement à l’individu de se saisir de façon responsable de l’héritage que Dieu lui remet (الخليفة), et donc de ses choix théologiques et de pratiques (notamment du fait de l’absence de clergé). Ainsi l’islām est un chemin de transformation interne, un accueil en soi de la Lumière divine. Dans votre Manifeste, vous présentez le d’ailleurs le prophète Muḥammad comme un « modèle, dans la mesure où il fut capable d’être créateur de sa propre vie spirituelle quotidienne en allant chercher les réponses au fond de lui-même »[2]. Comment la musulmane ou le musulman peut-il vivre cela dans sa vie spirituelle quotidienne ?

Pour favoriser cela, nous tentons de faire comprendre qu’il faut distinguer deux choses : ce que dit le Coran et ce que l’on a dit sur l’islam, c’est-à-dire toutes les obligations qui ont été rajoutées par la tradition, mais qui ne sont pas coraniques. Ce geste a eu pour conséquence de figer un ensemble de paramètres, qui au départ étaient tout à fait adaptables.

A chaque office, sur chaque thématique abordée, nous n’avons de cesse d’insister sur les points prescriptifs coraniques. A chaque fois, le constat est qu’il y en a peu et que, quand il y en a, le Coran envisage toujours des exceptions. Le texte est soit très précis tout en ouvrant une grande catégorie d’adaptations possibles par l’ensemble des exceptions, soit très vague, ce qui permet également un grand nombre d’adaptations.

Cela permet de hiérarchiser les choses, et nous donnons également des pistes de réflexion sur ces adaptations possibles : par exemple, et contrairement à ce que l’on croit, le Coran n’oblige pas à jeûner pendant le mois de Ramadan et il donne explicitement la possibilité de ne pas le faire. Pourtant, il insiste aussi sur le fait que le jeûne est meilleur. Le texte laisse la porte ouverte : nous n’avons pas tous les mêmes situations, chacun doit pouvoir trouver ce qui lui convient et ce qui va lui permettre de progresser spirituellement.

Du coup, ce n’est pas un choix binaire qui serait de jeûner par obligation en le vivant mal ou de ne pas jeûner du tout, mais il existe des adaptations pour ceux qui seraient dans des situations les empêchant de jeûner ou rendant leur jeûne compliqué. Nous souhaitons montrer qu’il y a d’autres possibilités, cependant nous ne tranchons pas, le but n’étant pas de recréer de nouvelles normes. Il serait possible de fixer une nouvelle norme, en balayant tout ce que la tradition a figé et en ne conservant que le Coran, mais cela est limité. D’abord parce que le Coran est volontairement vague sur beaucoup d’aspects, et surtout parce que ce serait refaire ce que l’on a reproché aux musulmans plus traditionnels, qui ont créé de la norme là où il n’y en a pas.

Notre démarche est simplement d’énoncer ce que le texte dit et de laisser le libre choix à chacun, même si parfois cela gêne car certains aimeraient avoir des réponses tranchées.

Dans cette perspective, qu’en est-il de la question du voile pendant la prière ?

La question du port du foulard pendant la prière rituelle rentre effectivement dans le cadre de cette réflexion sur les pratiques et la normativité. De fait, il n’y a rien dans le Coran qui oblige une femme à se voiler pour prier. Les seuls versets qui évoquent le voile sont révélés en rapport avec un contexte social, et ne concernent que certaines femmes. Il y a un vide concernant cette question dans le Coran. Pourtant la plupart des musulmanes se voilent pour prier, soit parce qu’elles considèrent cela comme une obligation soit pour des raisons spirituelles propres à chacune, telle que la concentration lors de la prière et la connexion spirituelle, le rappel de la présence divine au-dessus de soi. Ces raisons sont belles et tout à fait pertinentes. Mais il convient d’insister sur le fait que rien de tout cela n’est dans les textes, c’est un choix individuel. Cela ne veut pas dire que c’est moins pertinent ou moins légitime que quelque chose qui serait dans le texte ; en revanche cela veut dire qu’on ne peut pas le rendre obligatoire pour toutes les femmes.

Il est vrai que cela perturbe parfois, surtout que nous ne le portons pas. Certains aimeraient donc avoir un avis plus tranché de notre part sur cette question alors que les raisons qui font que nous ne le portons pas sont les nôtres. Eva comme moi n’avons jamais mis le voile pour prier et nous avons développé notre relation à Dieu dans la prière sans cet outil là, mais il n’y a pas de mieux ou de moins bien dans ces choix, le voile est simplement un outil.

La seule chose sur laquelle nous tranchons c’est sur le caractère obligatoire, mais la question de savoir si c’est bien ou non de le faire dépend de chacun. L’idée générale est ainsi de veiller à ne pas créer de la norme à partir de nos propres choix personnels, mais de présenter plusieurs interprétations possibles.

En fait, cela peut perturber parce que ce n’est pas habituel en islam qu’on laisse le choix. Il ne faut pas oublier que faire ses choix, ce n’est pas faire ce que l’on veut, mais choisir de manière éclairée et réfléchie. Nous aimerions que chaque personne soit en mesure d’argumenter ses choix théologiques et qu’une femme qui porte un foulard pour prier puisse dire pourquoi. C’est une réflexion que nous essayons de développer au sein de la mosquée.

Le 2e principe concerne les libertés individuelles. L’idée est que, si le fidèle est placé en situation d’autonomie vis-à-vis de sa spiritualité et de sa pratique religieuse, cela implique une prise de distance avec certaines obligations ou certains interdits présents en islam « orthodoxe », tel que le voile, le jeûne du Ramadan ou l’interdiction à une femme de prier et jeûner pendant ses menstruations. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce principe de liberté individuelle passe d’abord par la question vestimentaire, dans la mesure où chacun s’habille comme il le souhaite pour venir prier dans notre mosquée. Les pratiques individuelles, telles que le jeûne, ne concerne pas la mosquée, ce n’est pas quelque chose de visible. De la même manière, une femme qui prie pendant ses menstrues, cela ne se voit pas, mais elle sait qu’elle est accueillie dans notre mosquée, elle peut venir prier sans aucune interdiction.

Il y a plusieurs arguments théologiques concernant ces questions : le voile et le jeûne du ramadan sont deux éléments figés par l’islam orthodoxe comme des obligations religieuses, tandis que le fait de prier pendant les menstrues a été figée comme une interdiction. Or, tout cela est faux.

Comme nous l’avons déjà évoqué, le voile dans le Coran est quelque chose de social et non lié au culte, et il ne concernait que les femmes et filles du Prophète et les premières musulmanes, cibles d’attaques au début de l’Islam. Il faut bien avoir à l’esprit que les normes vestimentaires et la place des femmes dans la société de l’époque ne sont pas les mêmes qu’aujourd’hui ; il y a donc un certain nombre de normes sociales dans le Coran qui n’ont plus lieu d’être de nos jours. De plus, le texte n’évoque pas le fait de couvrir ses cheveux mais de rabattre un vêtement sur al-juyub, littéralement « la fente » ou « la poitrine ». Même en admettant que ce soit un manteau qui recouvrirait du même coup la tête, ce qui est tout à fait plausible dans une zone désertique, cela ne justifie pas de faire de la pratique de couvrir ses cheveux une obligation. Le port du voile est ainsi une pratique liée au contexte tant climatique que culturel, mais cette pratique, dans les textes, n’a rien à voir avec Dieu ou les pratiques cultuelles.

Pour le jeûne, le texte dit très clairement qu’il est possible de compenser en nourrissant un pauvre, tout en rappelant qu’il est toujours mieux de jeûner. Le texte n’en fait donc pas une obligation, comme nous l’avons déjà évoqué.

Concernant les menstrues, cela part d’un verset qui a été décontextualisé, comme la question du port du voile. Ce verset indique de ne pas avoir de rapport sexuel pendant les règles de la femme, période qui est considérée comme une indisposition. Ce terme a été surinterprété et les règles ont alors été considérées comme une impureté. De là, les théologiens ont fait un parallèle entre ce verset et le verset qui parle de se purifier avant d’aller prier quand on est en état d’impureté. De fait, il y a confusion au niveau du sens du mot mais également au niveau du sujet : l’impureté dans le Coran porte sur le rapport sexuel pendant les règles et non sur les règles elles-mêmes.

Dans notre mosquée il ne s’agit pas d’obliger à prier ou jeûner pendant les règles, ni de l’interdire, la décision appartient à chaque femme de manière individuelle.

A mon sens, cette manière de repenser les pratiques de l’islam, non « comme des fins en soi ou […] dans une logique comptable »[3] mais comme des outils se rapproche de la démarche des réformateurs protestants, qui, face à des logiques marchandes au sein de la pratique religieuse chrétienne de leur temps, ont voulu envisager différemment le rapport entre l’homme et Dieu. Est-ce la même volonté qui vous anime ?

Faire des pratiques religieuses des finalités, alors que ce ne sont que des outils, amène à penser que l’important serait de ne pas manquer une prière ou d’accumuler les pratiques, ce qui se fait souvent au détriment du sens ou de l’intention. Se concentrer sur la forme en oubliant le sens, c’est aller à l’encontre de l’objectif premier, qui est la transformation de soi dans la rencontre avec le divin. L’outil n’est alors plus utilisé efficacement.

Nous accordons cependant une grande importance aux pratiques religieuses, Eva comme moi sommes très pratiquantes et nous insistons beaucoup là-dessus. Nous ne voulons pas obliger, car l’obligation est contrainte et qui dit contrainte dit absence de la bonne intention. C’est donc contreproductif. Nous cherchons à faire comprendre que les pratiques sont bonnes et sont des outils très efficaces, quand elles sont faites avec la bonne intention.

Les pratiques sont pour nous des éléments indispensables d’un cheminement, car il est en effet difficile d’accéder à une transformation intérieure sans ces outils. Cependant, le but n’est pas la pratique, mais bien la transformation intérieure.

Le troisième principe est celui de l’inclusivité et de la fraternité/sororité : la mosquée Simorgh ne fait aucune discrimination et accueille tous ceux qui le souhaitent. Est-ce une inclusivité portant uniquement sur les champs humains (origine, genre, orientation sexuelle) ou également religieuse (autres courants de l’islam, non musulmans) ?

La mosquée est ouverte, tant à des non-musulmans, qui assistent très souvent à nos offices, qu’aux autres courants musulmans. La base du projet repose déjà sur deux courants différents, puisque Eva est mutazilite et moi soufi, et nous accueillons effectivement tant les sunnites, que les chiites ou ceux qui n’appartiennent pas aux courants traditionnels. Les personnes athées sont également les bienvenus. En fait, la seule restriction à cette inclusivité, c’est d’être en désaccord avec nos quatre principes. La mosquée n’est pas le lieu pour débattre de la pertinence de l’imamat des femmes par exemple, et quelqu’un qui refuserait ce principe n’est donc pas le bienvenu.

[1] Anne-Sophie Monsinay est co-fondatrice des Voix d’un Islam Eclairé et imame de la mosquée Simorgh. La première partie de l’entretien peut être lue ici : https://blog.regardsprotestants.com/carnetsduneetudianteentheologie/rencontre-avec-anne-sophie-monsinay-des-voix-dun-islam-eclaire-partie-1/

[2] Ibid, p. 11.

[3] Ibid, p. 33. Pour une synthèse de cette démarche de la Réforme protestante, voir J. CHIFFOLEAU, La religion flamboyante, Paris, Le Point, 2011.

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