Cette «brutalisation se révèle aujourd’hui comme une pathologie du débat démocratique, susceptible d’en compromettre les fondements» puisque, «si les politiques nous mentent à ce point» et considèrent donc «ne pas avoir à tenir leurs engagements», «alors nous sommes en droit de penser, nous électeurs, qu’ils nous instrumentalisent». Or, «aucune institution ne peut fonctionner durablement sans confiance».
Le philosophe et dramaturge Gérald Garutti, interrogé par Frédérick Casadesus, dresse un constat sans détour au lendemain du second tour des élections municipales. L’état du climat politique contemporain serait «catastrophique». L’emploi prudent du conditionnel semble en l’occurrence inutile. Il est «catastrophique». Une telle affirmation ne relève pas de l’exagération polémique. Elle invite à nous interroger sur les transformations très profondes qui affectent et menacent la vie démocratique de notre pays. Car, au-delà d’une critique articulée autour de la dégradation (pour ne pas dire destruction) du langage politique et du non-respect de la parole donnée, se profile une crise beaucoup plus large. Elle touche, selon nous, à la fois à l’éthique publique et au lien de confiance entre gouvernants et gouvernés.
Une brutalisation du discours politique
Le premier aspect de cette crise réside dans la violence croissante du langage politique. Violence parfois recherchée, cultivée, puisqu’elle correspond chez certains à une stratégie délibérée de conflictualisation systématique. En évoquant des «paroles dégradantes et dégradées», Gérald Garutti signale une double dérive. D’une part, une tendance à l’attaque personnelle visant à disqualifier l’adversaire. D’autre part, un appauvrissement du discours politique qui perd en rigueur et surtout en dignité. Cette évolution est loin d’être anodine car elle affecte la qualité du débat public en substituant à l’argumentation rationnelle une logique de l’affrontement. Une telle analyse fait écho aux travaux de Hannah Arendt pour qui la politique repose d’abord sur un espace commun, partagé, de parole. Espace habité par des personnes soucieuses de confronter leurs opinions dans le respect de la pluralité. Or cet espace est aujourd’hui envahi par la violence verbale proche du règlement de compte. Il cesse donc de remplir sa fonction médiatrice. C’est Jürgen Habermas qui a montré combien la légitimité démocratique dépendait d’une communication orientée vers la compréhension mutuelle. Une rationalité communicationnelle, fondée sur la sincérité et la vérité, est absolument nécessaire. La brutalisation du discours politique se révèle aujourd’hui comme une pathologie du débat démocratique, susceptible d’en compromettre les fondements. Et si l’on s’en réfère à Michel Foucault, à son analyse du discours comme lieu de pouvoir, alors il faut en tirer la conclusion que la dégradation du langage politique, plus qu’un appauvrissement, révèle une transformation des rapports de pouvoir. La parole, plutôt qu’un vecteur de communication, devient un instrument de domination.
La parole politique en crise. Entre promesses et désillusions
Gérald Garutti ne met pas seulement en cause la forme du discours, mais aussi sa valeur, même si forme et valeur sont étroitement liées. «La parole des acteurs politiques n’est plus tenue», dit-il, constatant la perte de crédibilité de la parole politique qui, pourtant, devrait être le socle d’un pacte, d’un contrat, qui unit les élus à leurs électeurs. Question qui renvoie à la pensée de Jean-Jacques Rousseau concevant le contrat social comme un engagement fondamental liant les citoyens entre eux. Trahir cet engagement, c’est attenter délibérément à la légitimité du pouvoir. Thomas Hobbes rappelait, certes d’une manière beaucoup plus radicale, que les conventions ne tiennent leurs engagements que si elles sont garanties par une autorité capable d’en assurer le respect. L’érosion de la parole politique est une menace pour la stabilité de l’ordre social et pour la structure du champ politique. À moins qu’elle ne soit, de la part de certains, une stratégie délibérée d’attenter à cet ordre et à cette structure.
N’avons-nous pourtant pas appris avec Emmanuel Kant que la véracité était un devoir moral inconditionnel ? Si les politiques nous mentent à ce point, s’ils considèrent ne pas avoir à tenir leurs engagements – ce qui est incompatible avec la dignité humaine – alors nous sommes en droit de penser, nous électeurs, qu’ils nous instrumentalisent. Enfin, si l’on se tourne vers Paul Ricœur, pour qui la promesse engage […]

