Antoine Nouis reçoit Amos-Raphaël Ngoua Mouri, pasteur de l’Eglise protestante unie de France, pour discuter de Matthieu 5, 13-16.

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00:07 Lecture de Matthieu 5, 13-16
00:44 Commentaires du texte biblique :
00:44 Le sel
05:50 Quand le sel n’est plus du sel
07:47 La lumière

Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde

Nous allons parcourir plusieurs passages du Sermon sur la montagne. Assez curieusement d’ailleurs, alors que ce grand discours de Jésus commence par les Béatitudes, le texte proposé ici vient juste après elles. Il est très court : quatre versets seulement. Mais quels versets ! En quelques lignes, tout est dit : vous êtes le sel, si le sel perd sa saveur il ne sert plus à rien, vous êtes la lumière, que votre lumière brille.

Et justement, parce qu’il y a peu de versets, cela nous permet de nous arrêter plus longuement sur chacun d’eux.

Le Sermon sur la montagne s’adresse d’abord aux petits

Quand Jésus prononce le Sermon sur la montagne, il donne en quelque sorte le grand discours programmatique de l’Évangile de Matthieu. Et il dit d’abord à qui s’adresse son message. Or, curieusement, ce ne sont pas les grands, les puissants, les installés, mais les pauvres en esprit, les affligés, les persécutés, les rejetés.

Autrement dit, Jésus regarde la foule devant lui, les petits, les pauvres, ceux qui ont soif de justice, ceux qui se savent fragiles, et c’est à eux qu’il déclare : « Vous êtes le sel de la terre. »

C’est une parole bouleversante. Car le sel, c’est ce qui donne du goût, ce qui empêche la corruption, ce qui préserve. Jésus affirme ainsi que ce qui tient le monde debout, ce qui lui donne sa saveur profonde, ce ne sont pas d’abord les puissants, mais les pauvres de cœur, ceux qui pleurent, ceux qui cherchent la justice, les artisans de paix.

Le sel ne renvoie pas à la mollesse, mais à une force intérieure

Cette image du sel est précieuse, car elle empêche de réduire les Béatitudes à un message naïf ou mièvre. Il ne s’agit pas simplement de dire : « Soyez gentils les uns avec les autres. » Le sel dit autre chose. Il évoque une présence qui transforme, qui relève, qui donne du relief.

D’ailleurs, ailleurs dans le Nouveau Testament, cette image revient avec force. Dans l’Évangile de Marc, Jésus dit : « Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres. » Et dans l’épître aux Colossiens : « Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce, assaisonnée de sel. »

La grâce et le sel : voilà une belle tension chrétienne. Douceur et fermeté. Bienveillance et caractère. Pardon, pacifisme, mais aussi tenue intérieure, solidité, capacité à rester debout.

Le monde tient aussi par la prière des humbles

Cette parole de Jésus est donc profondément encourageante. Elle nous rappelle aussi une responsabilité. Le monde tient parfois grâce à la fidélité cachée d’hommes et de femmes qui prient, qui espèrent, qui veillent. À plusieurs reprises, l’histoire a frôlé le désastre, et pourtant des croyants ont continué à implorer Dieu, et Dieu agit.

Jésus insiste ainsi : soyez ce que vous êtes. Car il arrive que nous devenions fades, que nous perdions le goût, l’élan, l’espérance. Mais le Seigneur tient le monde dans sa main, et il nous appelle à participer, humblement, à cette œuvre de préservation.

Quand le sel perd sa saveur

Reste cette formule étrange : comment le sel peut-il perdre sa saveur ? Pour nous, cela semble bizarre. Mais à l’époque de Jésus, le sel n’était pas pur comme aujourd’hui. Il pouvait être mélangé à d’autres éléments et perdre sa qualité essentielle. Il restait alors une matière sans force, sans goût, sans utilité.

L’image est forte : le chrétien peut lui aussi perdre sa saveur, ne plus donner envie, ne plus participer à la conservation du monde. Il peut devenir semblable à tout le monde, sans différence intérieure.

C’est là qu’il faut entendre l’exigence de Jésus : la foi ne peut pas rester théorique. Dire « je suis croyant non pratiquant » est une formule qui, en un sens, affaiblit la foi. Jésus demande qu’il y ait cohérence entre nos paroles et nos actes, entre ce que nous croyons et la manière dont nous vivons.

« Vous êtes la lumière du monde »

Puis vient l’autre image : « Vous êtes la lumière du monde. » Là encore, la formule pourrait sembler presque excessive. Qui oserait se dire lumière ? Mais ce n’est pas nous qui nous attribuons ce titre : c’est le Seigneur qui nous le donne.

La vraie question devient donc : comment être lumière ? Comment porter la lumière que nous avons reçue ?

Le prologue de l’Évangile de Jean nous aide à comprendre : la lumière est venue dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. Voilà la caractéristique de la lumière : ce ne sont pas les ténèbres qui la salissent, c’est elle qui éclaire les ténèbres.

Ainsi en va-t-il de la foi chrétienne. Recevoir la lumière du Christ, c’est devenir capable d’éclairer autour de soi, non par orgueil, mais par rayonnement.

Une parole adressée à une Église petite et fragile

Il faut aussi entendre à qui Matthieu s’adresse. Cet Évangile est écrit pour une communauté modeste, vulnérable, minoritaire. Ce n’est pas la même chose de dire « vous êtes la lumière » à des puissants qu’à des croyants cachés, marginalisés, parfois persécutés.

Or c’est précisément à ces petits-là que Jésus dit : « Vous êtes la lumière du monde. »

On peut penser aux premiers chrétiens, réfugiés dans les catacombes, aux IIe et IIIe siècles. Extérieurement, ils semblaient insignifiants. Et pourtant, c’est de là, de cette obscurité, de cette foi cachée, de ce Dieu imploré dans les profondeurs, que la lumière a fini par surgir.

Le plus important n’est donc pas le lieu où nous nous trouvons, ni la faiblesse apparente de notre condition, mais la manière dont nous portons la parole reçue. Ce sont parfois les plus discrets, les plus pauvres, les plus invisibles qui deviennent réellement lumière pour le monde.

Soyez ce que vous êtes

Au fond, tout le passage tient dans cette injonction simple : soyez ce que vous êtes.

Vous êtes le sel : ne devenez pas fades.
Vous êtes la lumière : ne cachez pas ce qui vous a été confié.

C’est un immense message d’espérance adressé à ceux qui se croient petits, inutiles ou relégués. Jésus leur dit, et il nous le dit encore : ce n’est pas parce que vous êtes faibles aux yeux du monde que vous êtes sans importance. Bien au contraire. C’est peut-être par vous que le monde reçoit encore du goût, de la lumière et de l’espérance.

Production : Fondation Bersier