Nous sommes devenus des zombies. En à peine deux décennies, la quasi-totalité de la population française, dès l’âge de onze ans si ce n’est plus tôt, s’est dotée d’une prothèse : le smartphone. Et rares sont ceux qui le laissent reposer plus d’une heure ou deux.
Le smartphone rend d’innombrables services : mise en lien immédiate avec le monde entier, bibliothèque universelle accessible à portée de main, réservations et commandes en un clic, réponse à (presque) toutes nos questions, etc.
Mais à l’instar de tout objet technique, il s’avère ambivalent, et donc aussi destructeur que fécond : combien de vies fauchées pour des piétons ou des chauffeurs imprudents ? Quelles régressions cognitives et relationnelles quand on ne sait plus consulter une carte ou demander son chemin ? Quelles conséquences sur la vie de famille lorsque, rassemblés autour d’une table, mari et femme, parents et enfants, jeunes couples se tournent le dos, chacun projeté à l’autre bout du monde ? Quelle profondeur de manipulation psychologique par les algorithmes ? Quelle ampleur pour l’atrophie de la mémoire ? Quel impact sur la vue et sur les vertèbres cervicales ?
La nuque courbée, les yeux éteints, nous avançons dans la rue au gré de cette seule lumière vitale. « On ne voit pas le fouet, mais on voit les fouettés », disait déjà Lanza del Vasto au sujet des couloirs du métro. Il ne s’agit pas seulement d’une servitude volontaire mais d’une ferveur dévote, d’un élan d’enthousiasme (au sens étymologique : « dans ce dieu qui est là »), si ce n’est d’une sacralisation idolâtre.
Où avons-nous mis le centre, le cœur, la boussole de notre vie ? Un cantique nous le rappelle pourtant : « J’entends une voix, une voix nouvelle, qui dit : “Lève-toi ! Redresse ton dos, j’ôte le fardeau, je brise ta chaîne !ˮ ».
Frédéric Rognon, professeur de philosophie, pour « L’œil de Réforme »