Les changements physiques sont souvent accueillis avec curiosité et intérêt ; les changements psychiques accompagnent les turbulences hormonales et leurs corollaires. La « crise d’ado » est à la fois redoutée et attendue tant par les parents que leurs enfants.
D’où je viens et où je vais ?
Les grandes questions existentielles qui accompagnent l’émergence du processus pubertaire sont les prémices de remises en cause souvent bruyantes. Elles occupent, parfois obsèdent, les adolescents mais ne trouvent de résolution qu’au terme d’une mise en cause radicale de ce qui est, était et sera. Il s’agit de trouver un sens qui permette de vivre, de grandir et surtout de comprendre en quoi ils ont été abusés par « le discours du maître » (les parents, les adultes, les institutions) auquel ils ont, en confiance, totalement adhéré et cru.
La « mort » occupe à ce titre une place particulière : du néant au néant, « d’où je viens ? » et « où vais-je ? ». La question de la mort est présente dans le « d’où je viens » puisque de rien, j’adviens. L’histoire parentale permet d’y répondre. La question du « où vais-je ? » est bien plus engageante car elle convoque, en marge du récit parental, la nécessité pour l’adolescent de se penser « sujet » – plutôt que passager – de l’histoire à construire.
Cette réalité a souvent quelque chose d’effrayant car l’adolescent est libre de penser mais aussi de faire l’expérience de l’incertitude en lieu et place de la certitude. Ces mouvements tectoniques et mutatifs interviennent alors que les investissements, notamment scolaires, sont assénés et prescrits comme conditions d’une future vie réussie tant par les institutions éducatives que par les parents.
Alors comment faire ?
Paradoxalement, l’adolescent est moins libre qu’il ne l’a jamais été. Il est suivi, géolocalisé, ombiliqué, « pronotisé (1) »… par ses parents, les enseignants et les adultes grâce ou à cause des outils informatiques qu’il réclame. Ces mêmes outils lui offrent un espace de pseudo-liberté auquel il aspire, croit et adhère. Néanmoins, ils façonnent à son insu une réalité algorithmique bien éloignée du réel, qui nourrit à l’envi le fantasme et le rêve d’une vie telle qu’elle s’imagine et se pense, et non telle qu’elle est.
Or, l’adolescence, c’est éprouver le réel. Et le réel, il convient de faire avec, c’est-à-dire comme s’il n’existait pas ! C’est en prendre conscience sans s’y plonger ; l’approcher pour s’en éloigner. Le réel, c’est, entre autres, la réalité crue de la mort ; et pas la mort instrumentalisée, banalisée, déshumanisée, qui génère curiosité ou indifférence, mise en scène dans les jeux vidéo, scénarisée dans les films, en direct sur les réseaux sociaux.
Ainsi, traverser l’adolescence, prendre la mesure de son humanité et de sa finitude supposent la mise en tension de la vie réelle à travers des comportements à risque, replis morbides, infractions aux règles et interdits qui engagent le corps et sa fragile solidité tant dans ses rapports sociaux et familiaux que dans la mise à l’épreuve de la toute-puissance infantile dont il faut se départir pour advenir comme adulte.
Reste à faire confiance aux adolescents afin que leurs nécessaires audaces soient appréciées comme des conflits et des épreuves structurantes : elles leur permettent d’être libres et en lien avec la communauté des adultes, qui les accompagnent avant de les accueillir comme tels.
