La première chose que l’on voyait de lui, c’était son sourire. Avec ses yeux plissés, cette moue de vieux chinois triomphant de toutes les malices, Edgard Morin, qui vient de mourir à l’âge canonique de 104 ans, n’avait pas son pareil pour s’affranchir des frontières. Ainsi donc, il n’était pas éternel ? On avait pourtant fini par le croire, lui qui connut tant de renaissances. Hélas, il vient de nous abandonner sur le bord de la route.
Un survivant aux mille vies
Aux lecteurs gourmands de découvertes on recommande ses Mémoires, « Les souvenirs viennent à ma rencontre » (Fayard) : ils comprendront que ce bébé qui faillit mourir dès la sortie du ventre maternel a d’abord été l’homme de la vie. Résistant, ami de Marguerite Duras et François Mitterrand durant les années noires, il survécut par chance à la traque dont il était évidemment l’objet par les nazis et les collaborateurs.
A la Libération, intégrant le tout jeune CNRS, il devint l’un de ces chercheurs pour qui la science historique et la philosophie, la sociologie, n’avaient d’intérêt que sous la forme d’un champ d’expérimentation. Le volume de la collection « Bouquins » paru voici déjà huit ans démontre, suivant le titre général qu’il porte, « L’unité d’un homme », à quel point Morin pouvait être éclectique et stimulant. Qu’il étudie l’avènement de la modernité dans village breton « La métamorphose de Plozévet », les drames provoqués par « La rumeur d’Orléans », les mythes fabuleux du cinéma avec « Les stars », Edgar Morin ne perdait jamais l’occasion d’éclairer la lanterne de ses contemporains.
Mais il faut lire encore « Autocritique », bouleversant récit de son exclusion du Parti Communiste, sous la férule d’Annie Kriegel, alors fervente stalinienne qui devait plus tard donner des leçons d’anticommunisme à la terre entière. Notre homme y fait ressentir à quel degré de cruauté le sectarisme peut se porter.
Jusqu’au bout, Edgar Morin se sera mobilisé. Parfois contre ses propres fidélités mémorielles – on sait nombre de français juifs (et protestants) qui souffraient de ses positions vis-à-vis d’Israël, ceci bien avant que Benyamin Netanyahou mène l’horrible politique qui est la sienne.
Telle était sa liberté : ne jamais être là où l’on vous attend, chercher les croisements pour mieux réunir, accepter que la réalité puisse être complexe, en un mot fuir comme la peste les simplifications.
Pour être monté dans une automobile qu’il conduisait à la diable, on a bien cru ce jour-là que notre heure était venue. L’écrire en ce jour de deuil, c’est avant tout rendre hommage à cet intellectuel d’exception, qui maniait l’humour comme on le fait d’une arme de précision.