L’épine est fine. Elle pourrait cependant briser la dynamique, entraver la marche triomphale d’Edouard Philippe. Le 19 mai, le Parquet national financier a choisi d’ouvrir une enquête portant sur la gestion de la Cité numérique du Havre contre le maire de la ville pour détournement de fonds publics, prise illégale d’intérêt, harcèlement moral enfin. Le dernier sondage réalisé par Odoxa-Mascaret pour Public Sénat fait apparaître une chute notable de la cote de popularité de l’ancien Premier ministre.
La probité, nouvelle exigence démocratique
Il serait excessif d’attribuer à la seule démarche de la justice une telle évolution, puisqu’elle s’est amorcée dès le mois de mars. Mais elle révèle une forme de fragilité qui repose, en partie, sur l’exigence de probité que nos concitoyens manifestent à l’endroit de leurs élus. Pour banale qu’elle paraisse aujourd’hui, cette exigence ne rejoint-elle pas celle que toujours ont porté les protestants ?
Deux cultures du pouvoir : héritages catholique et protestant
Rappelons pour commencer qu’en Europe, de façon traditionnelle, un clivage sépare les pays de culture protestante de ceux dont le catholicisme a façonné l’imaginaire. Dans ceux-ci, la politique peut prendre le pas sur le reste, autoriser des manquements ponctuels à l’endroit de la morale commune, parce qu’elle implique parfois des gestes n’ayant pas grand-chose à voir avec la morale, parce que l’exercice du pouvoir peut engendrer des tensions, provoquer des ruptures entre l’ambition de bien faire et la réalité des actes. Au contraire, dans ceux-là, la responsabilité politique implique le respect d’un certain comportement, non seulement par une sobriété de mise, mais encore par une vigilance accrue vis-à-vis des règles et des lois.
Que l’on nous comprenne bien. Nous ne voulons pas dire que les sociétés catholiques seraient par nature hypocrites et tolérantes à l’endroit de la corruption, les sociétés protestantes plus pures. Surtout pas. Nous voulons plutôt rappeler que le catholicisme s’accommode d’un écart entre le souhaitable et le possible, alors que le protestantisme entend le réduire au maximum.
De là vient l’idée que dans la société protestante, les responsables politiques doivent rendre des comptes au moindre manquement. Sous cet angle, on peut dire qu’une majorité de Français, depuis quelques années, rallient la conception protestante du rapport au politique.
De Giscard à Fillon : l’évolution du regard des électeurs
Au cours de la campagne de 2017, les procédures visant François Fillon, que jadis on aurait trouvé sans importance, ont fait chuter le candidat du Parti Les Républicains.
Certes, les campagnes électorales ont toujours été marquées par ce que l’on pourrait appeler des lancées de boules puantes. Ce qu’en 1979 on nomma « l’Affaire des diamants », Valéry Giscard d’Estaing, président de la République étant alors accusé d’avoir reçu des pierres précieuses de la part du chef de l’Etat de Centrafrique, a joué son rôle dans l’affaiblissement du candidat de centre-droit. Mais c’est bel et bien l’opposition féroce conduite par Jacques Chirac et le RPR qui a provoqué sa défaite. Les scandales politico-financiers, pour nombreux qu’ils fussent au siècle dernier, passaient pour des accès de fièvre, tout au plus la confirmation d’un lamentable cliché de café du commerce : « décidément, les politiques sont tous pourris ».
Des scandales désormais sanctionnés dans les urnes
Les électeurs ne l’entendent plus de cette oreille. Ils sanctionnent dans les urnes les candidats qui se comportent avec désinvolture à l’égard des bonnes pratiques. La façon dont François Bayrou a répondu de sa gestion du dossier Bétharram lui a probablement coûté sa réélection à Pau ; le fait que Charles Alloncle ait éventuellement des relations plus qu’amicales avec son attachée parlementaire pourrait valoir à ce donneur de leçons des lendemains difficiles ; le maire de Drancy est mis en examen – donc présumé innocent – dans une obscure affaire visant ses opposants.
Nous mêlons ici des dossiers de nature différente, dont le degré de gravité varie. C’est vrai. Mais nous pourrions multiplier les exemples, extraits de l’actualité des cinq dernières années, qui dessinent une tendance lourde : la justice agit plus librement qu’autrefois, nos concitoyens la soutiennent.
Les limites du modèle moral
Enfin presque. Le succès considérable du livre de Nicolas Sarkozy, la cote de popularité de Marine Le Pen en dépit de sa condamnation, nous imposent des nuances. Par ailleurs, une vaste enquête menée auprès des protestants français nous confirme une tendance observée déjà voici plus de quinze ans : les protestants votent aujourd’hui comme les autres citoyens français, ce qui laisse penser que leur spécificité s’estompe – sauf à croire que 65 millions de gens sont devenus, sans le savoir, des adeptes de la Réforme. Alors ?
Alors, n’allons pas trop vite en besogne. A l’heure d’une mondialisation tous azimuts, il est permis de penser que tout s’entremêle, que les clivages d’antan n’ont plus de pertinence. Au reste, l’exemple de Donald Trump démontre que dans un pays de contrepouvoir dont le protestantisme fut longtemps la pierre angulaire, un forban peut triompher. Fatalitas ! Nous ne sommes pas les meilleurs…