Investi dans diverses échelles de responsabilité au sein du protestantisme français, Paul Efona est pasteur baptiste à Nîmes, où il est installé avec son épouse et ses enfants. Les attaches qu’il a conservées avec le Cameroun lui permettent de porter une analyse fine sur la récente visite du pape Léon XIV, ainsi que sur ce que représente aujourd’hui le vaste espace francophone protestant.
1/ Paul Efona, pouvez-vous nous présenter votre parcours pastoral en France ?
Après un cursus initial en Droit, je suis arrivé en France en 2003 pour des études de théologie, d’abord à l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne, puis à la Faculté Libre de Théologie Evangélique de Vaux-sur-seine. Au cours de mon parcours académique, je dessers régulièrement une église baptiste historique en Picardie tout en bénéficiant de l’accompagnement de la commission des ministères de la Fédération des Eglises Evangéliques Baptistes de France (FEEBF), jusqu’à la fin de mon cursus sanctionné par un master en théologie. En 2008, détaché par la FEEBF au sein de l’Union des Eglises Evangéliques Libres de France (UEEL), je suis appelé comme pasteur au sein d’une Eglise évangélique en Beauce. Puis, en 2012 la FEEBF me propose un poste pastoral dans la région de Grenoble où je passe une dizaine d’années. Depuis septembre 2023, je poursuis mon ministère pastoral à Nîmes dans une assemblée évangélique baptiste.
Ce parcours pastoral s’est enrichi, au fil des années, de diverses expériences et responsabilités tant au sein de la Fédération Baptiste (commission de réflexion théologique de la FEEBF, comité de l’école pastorale de Massy, comité de prévention et de lutte contre les violences conjugales) que de la Fédération Protestante de France (commission nationale de l’aumôneries des établissements sanitaires et médico-sociaux et référent régional pour l’Occitanie).
2/ Vous avez accumulé beaucoup d’expérience au sein de la Fédération Baptiste, et au-delà. Comment voyez-vous l’évolution des évangéliques en France depuis 20 ans ?
Les experts observent qu’en quelques décennies, le courant évangélique est celui qui connaît la plus forte croissance au sein du christianisme. Dans le même temps, les évangéliques sont passées d’une logique de ghetto à une dynamique de réseaux, et l’institutionnalisation du Conseil National des Evangéliques en France (CNEF) depuis 2010 traduit ce changement de paradigme et concourt à une meilleure lisibilité de l’évangélisme au sein de la minorité protestante française.
Venant du Cameroun, en Afrique subsaharienne, je suis sensible à l’apport des chrétiens évangéliques de cette région du monde à l’essor de l’évangélisme en France. Qu’ils viennent du Congo, du Gabon, du Burkina Faso, du Bénin, du Cameroun… ces chrétiens évangéliques souvent jeunes, diplômés, et décomplexés quant à l’annonce de l’Evangile contribuent à ce nouvel élan missionnel des évangéliques en France. Je pense entre autres, au développement de la communauté des églises d’expression africaines francophones (CEAF) présidée par une collègue et amie, la pasteure Victoria Kamondji, ancienne Vice-présidente de la Fédération Protestante de France.
3/ Le pape Léon XIV s’est rendu au Cameroun, un pays que vous connaissez bien. Quels changements depuis le voyage de Jean-Paul II ?
La visite du pape Léon XIV est en effet la quatrième visite d’un pontife au Cameroun, après Jean-Paul II (1985 et 1995), puis Benoît XVI en 2009.
En 1985, lors de la première visite du pape Jean-Paul II, le Cameroun entrait dans une nouvelle transition politique postcoloniale mobilisatrice d’espérance. En effet, l’accession au pouvoir du président Paul Biya (âgé alors de 49 ans) en 1982 à la suite de la démission de l’ex-président Ahmadou Ahidjo s’était faite pacifiquement. Les signaux de « Renouveau », la stabilité du pays et l’ouverture du jeu politique dessinait une trajectoire prometteuse. Depuis, de l’eau a coulé sur les ponts, et les Camerounais ont essuyé moult désillusions. Quarante-quatre ans après son accession au sommet de l’Etat, le président Paul Biya (93 ans, plus vieux président en exercice au monde) règne sans partage sur un pays de plus de 30 millions d’habitants majoritairement âgés de moins de 18 ans, plombé par le poids de sa dette, paupérisé et gangrené par une corruption systémique.
4/ Comment analysez-vous ce voyage en 2026, dans un pays qui donne l’apparence de la stabilité, mais qui a beaucoup changé ?
Je dois avouer qu’à l’annonce de ce voyage de Léon XIV au Cameroun, j’étais à priori plus que réservé sur l’opportunité d’une telle visite. Quand on sait les problèmes profonds de ce pays depuis des décennies, que pourrait-il sortir de bon d’une telle visite pour les Camerounais ? Nul doute que cette visite ne transformera pas le quotidien des Camerounais, mais il est tout de même juste de saluer la démarche du pontife dont les paroles et la visite de certaines villes vont rester dans les cœurs.
Dès son arrivée à Yaoundé, capitale politique, devant les plus hautes autorités du pays et les représentants de la société civile, il a su nommer les maux qui meurtrissent ce pays et interpeller les responsables politiques : « Il y a 1600 ans, saint Augustin écrivait des mots d’une grande actualité : « Ceux qui commandent sont au service de ceux qu’ils semblent commander. Ils ne commandent pas par soif de domination, mais par devoir de subvenir aux besoins ; non par orgueil pour s’imposer, mais par compassion pour protéger ». Dans cette perspective, servir son pays c’est se consacrer, avec un esprit lucide et une conscience intègre, au bien de tout le peuple : de la majorité, des minorités, dans leur harmonie réciproque. »
Le pape Léon XIV s’est aussi rendu à Bamenda, ville la plus importante du Nord-Ouest du Cameroun. Un déplacement majeur au regard de la crise qui secoue les régions du nord-ouest et du sud-ouest (NOSO) depuis 2016 avec un bilan extrêmement lourd de plus de 6000 morts et des dizaines de milliers de déplacés. Dans ce contexte, les propos du pape contre les « tyrans » et pour la paix, la justice et la réconciliation ont eu un écho majeur au sein de la société civile. Jusqu’à Douala, capitale économique et lieu emblématique de la contestation du pouvoir de Yaoundé, le pape a mis en garde contre les dérives de l’autoritarisme. Il a su parler à la fois au cœur des fidèles catholiques, à l’ensemble de la communauté camerounaise, qui comporte aussi beaucoup d’Eglises issues du protestantisme (1). Au-delà, il a adressé aussi un message aux responsables politiques du monde tentés par l’autocratie.
5/ L’échelle de la francophonie vous paraît-elle pertinente aujourd’hui pour comprendre les évolutions des Eglises ? Et pensez-vous qu’en France, on a pris la mesure d’un monde postcolonial qui rebat les cartes ?
Avec plus de 396 millions locuteurs et 90 Etats dans le monde, la francophonie en tant qu’espace linguistique, culturel, économique, éducatif, et même religieux est une chance ! Une chance non seulement pour la France et l’avenir de la langue française, mais aussi une chance pour les Eglises et le développement de leurs missions dans l’ensemble de l’espace francophone. Je pense par exemple au développement des Eglises Vases d’Honneur du pasteur Mohamed Sanogo (Côte d’Ivoire)… Dans le même sillage on peut citer Nouvelle Vie du pasteur Claude Houde (Québec), l’Eglise plénitude du pasteur Michaël Lebeau qui est aussi le président fondateur de la chaîne de télévision francophone EMCI TV au Canada, et en France MLK Créteil avec le pasteur Ivan Carluer, Impact Centre Chrétien du pasteur Yvan Castanou, etc.
Cette nouvelle donne rebat les cartes. Si tout n’est pas à prendre, tout n’est pas non plus à rejeter. La réalité des évolutions des Eglises dans à l’échelle de la francophonie nous invite pour le moins à un dialogue sur la place d’une véritable rencontre interculturelle au sein des églises protestantes et évangéliques dans le paysage français, pour nous rencontrer au-delà de nos conditionnements et stéréotypes culturels. A l’ère de l’Eglise digitale qui nous questionne autant qu’elle nous inquiète (2), il nous faut apprendre humblement à discerner et à accueillir le bon, à condition de croire que quelque chose de bon et de fécond peut sortir d’ailleurs.

