L’avalanche des hommages est annoncée. Comment s’en plaindre, à l’heure où l’extrême droite se prétend patriote et l’extrême gauche héritière de Jean Moulin ? Marc Bloch entrera le 23 juin prochain au Panthéon. Le célébrer nous semble une évidence. Mais avant d’évoquer l’auteur de « L’étrange défaite » – une des ironies dont l’histoire a le secret : nos concitoyens pourraient croire que cet ouvrage est son livre majeur, alors qu’il marque l’ultime étape, intime, d’un homme de science ignorant même si ses pages seraient un jour éditées –nous pensons judicieux de rappeler quel historien du Moyen Âge il fut.
Aux origines d’une vocation d’historien
Quelques références biographiques pour commencer. Petit-fils d’un directeur d’école juive de Fegersheim, fils d’un professeur d’histoire ancienne à la Sorbonne, issu d’une lignée venue d’Alsace ayant choisi la France en 1871, Marc Bloch est né le 6 juillet 1886 à Lyon. Brillant élève au lycée Louis-le-Grand, il entre en 1904 à l’École Normale Supérieure, dont son père avait été, lui aussi, l’un des meilleurs étudiants. Agrégé d’Histoire et de Géographie en 1908, il est d’abord professeur de lycée, notamment à Montpellier, puis maître de conférences, enfin Professeur en titre, spécialisé dans l’étude du Moyen Âge. Nous y voici.
« Au temps des capétiens, sur les terres du roi comme sur celles des seigneurs, vivaient côte-à-côte deux espèces d’hommes : des hommes libres et des serfs. Les uns comme les autres ils étaient soumis à l’autorité seigneuriale. Mais les raisons de leur dépendance, les charges qui pesaient sur eux, la force même du lien qui les attachait à leurs maîtres mettaient entre eux de profondes différences. » Ainsi débute « Rois et serfs, une histoire capétienne », la thèse d’État qu’a soutenue notre homme en 1920.
Une histoire attentive aux hommes
« Bien avant d’être un historien des psychologies collectives, Marc Bloch étudie l’économie et la société médiévales par le prisme du statut juridique des individus, nous explique le médiéviste Yann Potin, auteur, en compagnie de Florian Mazel de « Marc Bloch, l’histoire en résistance » (Seuil). En posant la question de l’émancipation des serfs, il a prolongé les interrogations de son père, le Moyen Âge ayant vu le passage de l’esclavage au servage. »
La question de la liberté peut être considérée comme un des moteurs politiques du XIXe siècle. Dans quelles conditions devient-on libre ? A quel prix ? Si le passé explique le présent, l’inverse est vrai. Ce constat, Bloch lui-même le formulera plus tard, dans un ouvrage paru à titre posthume, « Apologie pour l’histoire ». Inspiré par la sociologie d’Emil Durkheim (1858-1917), le médiéviste rencontre, au fil de ses recherches, une drôle de coutume : celle par laquelle les rois de France et d’Angleterre prétendent guérir les victimes des scrofuleux.
Une analyse critique de la croyance
Malgré la dispersion des sources, il publie « Les rois thaumaturges » en 1924. On peut dire, encore aujourd’hui, que cet ouvrage est novateur. « La recherche de Bloch se déploie en effet à deux niveaux, écrit le médiéviste Carlo Ginzburg en préface de la nouvelle édition, parue chez Folio ce printemps. D’un côté, le miracle royal est démystifié (non sans une ironie aux accents quasi voltairiens, comme cela a été remarqué) et la genèse de la croyance a été rapportée, à l’aide d’une méthode critique très vigilante, à un dessein politico-dynastique précis. D’un autre côté, au-delà de la légende, de l’« erreur », on puise à une vérité plus profonde, celle des représentations collectives, qui permirent l’affirmation et la diffusion de la croyance dans le pouvoir thaumaturgique des rois de France et d’Angleterre. »
On voit par là que Bloch dépassait le champ traditionnel des livres d’histoire tels qu’ils étaient rédigés, la plupart du temps, durant les années vingt. « Bloch emprunte au scepticisme des positivistes ainsi qu’à la tradition protestante une analyse critique de la croyance, nous confirme Yann Potin. Il veut comprendre comment les structures sociales la favorisent ou l’empêchent. C’est par le doit qu’il se la pose, plutôt que par l’étude des règnes telle qu’on la pratiquait à l’époque. »
Réformer l’histoire plutôt que la renverser
Mais il nous faut tout de suite prévenir le lecteur : Marc Bloch et son ami Lucien Febvre, en créant la revue Les Annales – en 1929, n’ont pas été les fossoyeurs de ce que plus tard on appellera l’histoire événementielle. « C’est bien à tort qu’on leur attribue cette façon de procéder, confirme Yann Potin. Certes, ils pouvaient être critiques à l’endroit d’une surabondance des dates, comme autant de marqueurs ou de preuves, mais ils connaissaient par cœur cette histoire qui plus tard fut dénigrée. Très érudit, Marc Bloch a, jusqu’au bout, éprouvé de l’admiration pour Charles Seignobos, historien qui passe pour l’emblème de l’histoire événementielle. Et la revue les Annales n’avait pas pour objectif de renverser la table de l’historiographie, mais de convaincre les nouveaux experts du monde politique et de l’économie d’intégrer l’Histoire à leurs projets. »
Une école historique marquée par l’influence protestante
La culture protestante n’était pas étrangère à Marc Bloch. « De manière globale, à partir dernier tiers du XIXe, l’école historique française se dote de méthodes plus rigoureuses, plus professionnelles, souligne le médiéviste Florian Mazel. Or, les protestants tiennent un rôle majeur dans ce renouveau. Cela s’explique en partie par des raisons politiques : ils se sont engagés en faveur de la Troisième République, laquelle cherche à apporter une forme de réponse intellectuelle et universitaire au défi allemand. Cela s’explique aussi parce que les protestants, face à l’Allemagne, se trouvent en position de médiateurs : patriotes et républicains, ils nourrissent une certaine révérence à l’endroit de la manière dont les allemands pratiquent l’histoire, en particulier la critique des documents, l’analyse des archives dans le domaine de l’histoire médiévale. »
Une conception républicaine et scientifique de l’histoire
Par opposition aux monarchistes, Gabriel Monod (1844-1912) a fondé la Revue Historique en 1876. Quoique se prétendant neutre, cette publication avait pour vocation la défense d’une conception républicaine et scientifique – l’une n’excluant pas l’autre – de l’histoire. Gustave Bloch en fut l’un des collaborateurs et son fils Marc aussi. Florian Mazel souligne aussi l’importance, aux côtés de notre personnage, de Lucien Febvre. Bien que rien ne l’atteste formellement, certains auteurs estiment que le co-fondateur des Annales avait des origines familiales attachées à la Réforme.
Une chose est avérée : de tous les historiens de sa génération, il est celui qui fit le mieux comprendre l’extrême richesse du bouleversement accompli par Luther et prolongé par Calvin. Sans rien exagérer, nous pouvons donc parler d’un compagnonnage intellectuel et amical majeur.
La méthode critique, une leçon toujours actuelle
Encore un mot. Dans l’un de ses premiers discours, prononcé lors de la remise des prix aux lycéens d’Amiens, le 13 juillet 1914, Marc Bloch a déclaré ceci : « On a dit beaucoup de mal de la critique historique. On l’a accusée de détruire la poésie du passé. On a traité les érudits d’esprits secs et plats, et, parce qu’ils n’acceptaient pas les yeux fermés des récits que des générations se sont transmis d’âge en âge, on les a accusés d’insulter la mémoire des hommes d’autrefois. Si l’esprit critique a tant de détracteurs, c’est sans doute qu’il est plus facile de le blâmer, ou de le railler, que d’en pratiquer les durs commandements. »
Quelques lignes plus loin, ce fervent républicain compléta : « Et le jour où sur la place publique vous aurez à prendre part dans quelque grand débat, qu’il s’agisse de soumettre à un nouvel examen une cause trop vite jugée, de voter pour un homme ou pour une idée, n’oubliez pas non plus la méthode critique. C’est une des routes qui mènent vers le vrai ». Cette leçon vaut toujours.
A lire :
- Sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin : « Marc Bloch, l’histoire en résistance », Seuil, 600 p. 27, 90 €
- Marc Bloch : « Les rois thaumaturges », préface Carlo Ginzburg, Folio histoire, 864 p. 14,50 €